Toute l'actualité sur la Bosnie-Herzégovine

Accueil > Interview-Portrait > Guillaume Ancel | Témoigner pour démonter la fable du siège de Sarajevo (...)

Guillaume Ancel | Témoigner pour démonter la fable du siège de Sarajevo racontée par la France

jeudi 30 novembre 2017 par Zehra Sikias  |  4 Partagez sur FacebookTwittez cette information

La France a-t-elle menti sur l’histoire du siège de Sarajevo ? Le livre « Vent glacial sur Sarajevo » paru aux éditions Les Belles Lettres tente de donner des réponses bien différentes de la version officielle sur cette épisode de la guerre en Bosnie et notamment sur le rôle que la France y a joué. L’ancien officier français Guillaume Ancel, l’auteur du livre, livre ici un témoignage sans concession et rare pour la Grande Muette. Ecrit comme un journal, mené au jour le jour par l’auteur durant son séjour en Bosnie, le livre relate avec justesse les faits, les propos et les opérations et dévoile progressivement au grand jour le parti pris pro-serbe de la France de l’ère Mitterrand, une France obsédée de protéger les Serbes contre une éventuelle intervention militaire, parfois même au prix du sacrifice de ses propres soldats. On y découvre une France qui tenant les postes clef du commandement des casques bleus en Bosnie-Herzégovine verrouille les frappes aériennes de l’ONU et ne fait rien pour soulager la souffrance de Sarajevo encerclé ou pour empêcher les massacres de Srebrenica. Entretien avec Guillaume Ancel.

JPEG - 5.5 Mo
Guillaume Ancel

BH Info : Vous êtes envoyé à Sarajevo encerclé pour diriger une équipe spéciale chargée de guider au sol les frappes aériennes de l’ONU. Or, rien ne se passe comme prévu...

Guillaume Ancel  : J’arrive à Sarajevo en janvier 1995. Nous sommes stationnés à l’aéroport de la ville qui représente en quelque sorte la porte du siège. La ville est épuisée après trois ans d’encerclement mais on dispose d’un mandat de l’ONU nous permettant de faire respecter la zone d’exclusion des armes lourdes sur un périmètre de 30 kilomètres autour de Sarajevo. Cet accord doit soulager la population car s’il n’est pas respecté, mon équipe peut déclencher des frappes aériennes très ciblées pour détruire des armes. Nous disposons à Sarajevo d’une véritable armada de 450 avions, d’un dispositif militaire très puissant et des militaires de la Légion étrangère très entraînés. Nous nous déplaçons tout le temps et constatons au quotidien le non-respect de l’accord en question. Comme la population de Sarajevo, mon équipe est exposée elle-aussi aux hostilités des Serbes, on nous cherche, on nous défie, on nous snipe... En six mois, j’ai effectué 260 guidages et j’ai demandé une centaine de fois les frappes aériennes mais on ne m’a pas autorisé une seule fois de le faire. A chaque fois, les avions de l’OTAN sont venus mais on a repoussé la frappe au dernier moment.

BH Info : Vous dites que ce n’est pas le mandat de l’ONU qui empêche l’intervention mais la France ?

G.A. En Bosnie, la France verrouille la chaîne du commandement de l’ONU. Sur toute la Bosnie, les Français ont des postes clefs. Or pour la France, ce n’est pas politiquement souhaitable d’intervenir contre les Serbes, c’est l’héritage de l’ère Mitterrand dont les proches conseillers politiques et militaires - l’amiral Jacques Lanxade, le général Raymond Germanos, le général Bernard Janvier, Hubert Védrine, Alain Juppé... resteront très influents même après l’arrivée au pouvoir de Jacques Chirac.

JPEG - 83.1 ko
Guillaume Ancel, Sarajevo

BH Info : Vous dites, j’aurais préféré que la France n’intervienne pas en Bosnie car elle n’a fait qu’empirer les souffrances des Sarajéviens...

G.A. La mission de l’ONU était de protéger la ville. Mais nous avons protégé l’agresseur, les Serbes, parfois même au risque de mettre en péril nos propres militaires. L’opération Sumarska est emblématique et illustre parfaitement l’aveuglement de la politique française. Au moment où les Serbes ont décidé de prendre en otages les Casques bleus pour s’emparer de plusieurs postes de l’ONU, une vingtaine de nos hommes, des Légionnaires, se font assiéger par les Serbes dans la ferme Sumarska, près de Lukavica. Nous savons qu’ils vont se faire tuer si nous n’intervenons pas. Pour les protéger donc, je prépare une frappe aérienne mais au dernier moment, nous recevons l’ordre d’annuler et de laisser tuer les Légionnaires. Je demande alors un ordre écrit en sachant que c’est impossible de me le fournir dans les temps, un prétexte pour continuer à intervenir si la situation devient vraiment critique. Les pilotes ont accepté de simuler une frappe si proche des Serbes que finalement, ces derniers n’ont pas osé attaquer. J’ai compris ce jour là jusqu’où on était prêt à aller pour protéger les Serbes.

BH Info : Tout de suite après cette épisode, dans la nuit, les Serbes prennent le pont de Vrbanja en se déguisant en Casques bleus. Ligne de séparation entre les assiégeants et les assiégés, le pont Vrbanja est situé au centre-ville de Sarajevo. Pour le général français Hervé Gobillard, qui commande les troupes des Casques bleus de Sarajevo, c’est trop et il décide d’intervenir malgré les ordres de Bernard Janvier...

G.A. Les Français ont longtemps pensé que les Serbes n’iraient pas aussi loin. Et bien si. Si on laissait les Serbes prendre le pont de Vrbanja, on savait que leur prochaine cible seraient l’aéroport, le verrou du siège. Le général français Gobillard décide de désobéir aux ordres du général Janvier et de le reprendre par la force. Pour la première fois dans cette guerre, nos militaires se battent contre les Serbes, plusieurs d’entre eux sont tués lors de cette attaque menée par un certain François Lecointre. Ensuite, on a reconstruit l’histoire en affirmant que le général Gobillard avait reçu l’ordre du président de la République...

BH Info : Qu’est-ce qui vous faisait croire que les Serbes avaient l’intention de prendre l’aéroport ?

G.A. On le savait et on en a eu la confirmation deux ans après lorsqu’on a découvert que les Serbes avaient creusé des tunnels d’invasion pour pénétrer sur la base de l’ONU.

BH Info : De manière exceptionnelle, on vous demande de faire les guidages à Srebrenica. 48 heures avant le déclenchement des massacres, les Hollandais demandent des frappes aériennes, toujours sans en obtenir l’autorisation.

G.A. Nous avons empêché que les Serbes soient frappés à Sarajevo, la même chose est arrivé à Srebrenica. Juste avant mon départ de Bosnie, j’assiste en direct aux massacres qu’on regarde sur l’écran, des photos aériennes prises toutes les deux heures. A Srebrenica, les Serbes ont voulu nous montrer ce qu’ils faisaient. Leur message était : « regardez ce que nous sommes en train de faire, nous massacrons ceux que vous deviez protéger ». Je pense que si les Serbes se sont permis Srebrenica, c’est qu’ils avaient un accord, ils savaient que nous n’interviendrions pas.

BH Info : Quelle était la position des militaires français face à cette attitude du commandement ?

G.A. Sarajevo est la seule fois où j’ai vu les Légionnaires perdre pied, notamment quand le général Janvier, un ancien Légionnaire, a exigé que son fils soit rapatrié en France. Toute une génération de militaires français a été marquée par la Bosnie, Sarajevo est un fantôme qui hante leur mémoire.

Vous dites : les Français ont prolongé la souffrance des Sarajéviens et des Bosniens en général ?

G.A. Au lieu de protéger Sarajevo, nous avons fait le contraire. La France a été ouvertement pro-serbe. Je suis sûr que le général britannique Michael Rose, s’il avait été à la place du général Janvier, n’aurait pas hésité à frapper les Serbes. L’intervention de l’Otan a été d’ailleurs vécue comme un soulagement par les militaires français qui ont gardé une rancoeur très forte contre les Serbes. Les Serbes ont supplié d’arrêter les frappes qui ont détruit 90% des cibles serbes en seulement 48 heures, en seulement deux jours. Forcément, on est en droit de se demander pourquoi, pourquoi il a fallu attendre quatre ans pour arrêter ce conflit qui a fait tant de victimes.

BH Info : Après vingt-cinq ans de silence, pourquoi témoigner aujourd’hui ?

G.A. Je ne cherche pas à expliquer la guerre en Bosnie-Herzégovine, mais je veux que les Français sachent la réalité de notre engagement dans le siège de Sarajevo, alors que cette opération a été menée en leur nom et décidée par des responsables qui ne veulent pas assumer leurs décisions. Je n’ai jamais compris pourquoi la France a agi ainsi, comme je n’ai jamais compris pourquoi la France avait protégé les génocidaires au Rwanda où j’ai été en mission juste avant la Bosnie. Il est temps de demander des comptes plutôt que de raconter des fables...


propos recueillis par Zehra Sikias

Vos réactions

  • dans les premiers années de la guerre, j’ai vu l’image du président Mitterand à l’époque dans une visite à sarayevo, il était bizarrement indifférent, froid comme la glace, il avait une culture tres inconvéniente envers la Bosnie, il a dit un jour que l’Europe a fait une faute en permettant la création de la république de la Bosnie herzegovine.

    modération a priori

    Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

    Qui êtes-vous ?
    Votre message
    • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Les écuries d’Augias
    Certainement, il faut du courage pour témoigner et Guillaume Ancel avec son « Vent glacial sur Sarajevo » n’en manque pas. Mais il faut aller plus loin aujourd’hui.
    « ...les frappes ... ont détruit 90% des cibles serbes en seulement 48 heures... Forcément, on est en droit de se demander pourquoi, pourquoi il a fallu attendre quatre ans pour arrêter ce conflit qui a fait tant de victimes. » : en quelques jours, début septembre 1995, un millier d’obus fut tiré par l’OTAN et mis fin au siège (chiffre à rapprocher des milliers d’obus qui tombèrent tous les jours sur Sarajevo et ce, pendant quatre ans !).
    Ainsi donc, on sait maintenant que Mitterrand-Machiavel et un quarteron de généraux français dévoyés ont suffit à interdire l’action internationale qui aurait pu nous éviter ce cauchemar, et donc bloquer l’impunité de ces monstres serbes qui ont semé ensuite la désolation dans toute la Bosnie. Est-ce que le crime de non-assistance à personne en danger est prescriptible quand il est commis dans le cadre de crime contre l’humanité ou de génocide ?
    Loin de nous l’idée de poursuivre l’Armée Française ou meme l’état français, mais son jeune Président semble vouloir en finir avec ces actions politiques moyenâgeuses et avoir en main son état-major. Comme le dit souvent Mr Daoulas, pour préserver la construction de l’Histoire, il ne faut mettre en cause que les individus et les régimes. Pour se défendre, les militaires et hommes politiques français visés par nos poursuites ne manqueront pas d’impliquer le régime serbe de Milošević et le régime croate de Tuđman. Les uns et les autres mettront enfin sur la place publique les preuves de la préparation de leurs crimes. C’est ça écrire l’Histoire !
    Et voila pourquoi les écuries d’Augias ; ces vérités domestiques et irréfutables vont ainsi créer un véritable tsunami dans la tête de nos voisins serbes et croates et balayer toutes ces méchantes idées qui les encombrent : racisme, délire de persécution, haine des minorités, phobies des musulmans, ...tout ce capharnaüm épileptique du parfait schizophrène.
    Pourquoi pas ?

    modération a priori

    Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

    Qui êtes-vous ?
    Votre message
    • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • J’étais jusqu’ici persuadé que c’était Chirac qui avait donné l’ordre de reprendre le pont, à Sarajevo. Et c’est ce que pensaient de nombreux Sarajeviens, dont un chauffeur de taxi qui, lors d’un séjour, , m’a dit : « Mitterrand, pas bon ; Chirac, bon ! »

    modération a priori

    Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

    Qui êtes-vous ?
    Votre message
    • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Je suis Français de père Bosniaque.et j ai honte en lisant le récit de Guillaume Ancel de lire que le gouvernement Français a laissé mourir des milliers de personnes..ils devrait être au tribunal pour ces crimes

    modération a priori

    Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

    Qui êtes-vous ?
    Votre message
    • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.