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Retour à la terre. Un retour si difficile...

mercredi 19 janvier 2011 par BH Info - 0

Texte et photos : Michel Slomka

Nous voilà finalement arrivés au bout du voyage. Nous voilà arrivés au début de l’histoire, si tant est qu’il y ait un début. Á Srebrenica.

Chaque année, les 10 et 11 juillet, ils sont des milliers à faire le chemin inverse de leur exode, affluant de tout le pays –mais aussi d’Allemagne, de Suède, de Hollande, de France et de Suisse- pour mettre en terre un père, un frère, un cousin ou un oncle arraché au silence des charniers. Au-delà de la souffrance et de la peine, ce sont des larmes de soulagement qui coulent et inaugurent un deuil désormais apaisé.

Beaucoup repartiront vers le lieu de leur exil, loin de la terre où ils sont nés et où ils ont vécu. Dans les locaux de l’association "les Femmes de Srebrenica", Djula Kapidjić –qui m’a parlée de sa traversé du champ de maïs jonché de morts- résume : "Toutes les femmes présentes ici aimeraient revenir. Mais c’est impossible. Nous ne pouvons pas oublier ce qui s’est passé. Moi, j’aurais peur pour mon enfant. J’aurais peur tout le temps. Nous ne pouvons simplement pas vivre seules avec nos enfants sur le "territoire" serbe."

Et pourtant.

Juché sur une crête dominant le carrefour de trois vallées, Muharem Jasarević, éleveur de brebis, nous le confirme : "Il y a peu de Serbes dans ces montagnes. Tous ces villages que vous voyez sont des villages musulmans. La plus grande partie des Bosniaques qui vivaient ici sont revenus. En face, là, sur le sommet, c’est un hameau serbe, et Kravica et Bratunac, dans la vallée, sont aussi à majorité serbe. Juste après la guerre, il y avait encore quelques problèmes, des tensions, mais ça s’est vite calmé. Je vais te dire, c’est très simple : on travaille ensemble ; si tu n’emmerdes personne, personne ne t’emmerde."

Invisible, la rivière Drina déroule son cours tumultueux à quelques kilomètres de là. "La frontière avec la Serbie passe pile au milieu de la rivière –m’indique Jasmin Zulanović, un jeune bosniaque de 27 ans. Si vous avez de la chance, vous verrez des gens passer d’une rive à l’autre. Ils transportent des moutons et des vaches sur des barques.
- Moi, dès que je peux, je vais en face faire mes petites magouilles avec les Serbes –nous confie sa mère. Les bestiaux coûtent moins cher là-bas, alors en les revendant ici, on peut faire quelques bénéfices. Avant, poursuit-elle, la région était très riche grâce aux mines et à l’agriculture. Chaque personne avait une maison avec tout le confort et une voiture garée devant. Mais regardez aujourd’hui… Cette guerre a créée une misère inimaginable."

Il a fait de moi ce qu’il voulait pendant des jours

Madame Zulanović revient de la cuisine avec le café. Elle allume une cigarette et s’assied. Après un instant de silence, comme une respiration, elle se lance : "Quand la guerre a commencée, on était 500 ou 600 Musulmans à s’être réfugiés dans les bois. Les Serbes nous ont vite trouvé. Un soldat m’a forcé à le suivre. Il m’a emmené dans ma maison et m’y a enfermé. Il a fait de moi ce qu’il voulait pendant des jours. Il en a violé beaucoup d’autres par la suite. Dites vous qu’il est toujours libre aujourd’hui et qu’il m’arrive de le croiser dans la rue. Mais j’ai bon espoir qu’il soit un jour traduit en justice. Finalement, c’est un autre Serbe qui m’est venu en aide et m’a fait sortir de la maison. Il m’a mis dans un bus avec mon mari et mes enfants, et nous avons pu gagner le territoire bosniaque, près de Tuzla. Quand nous sommes rentrés, en 2006, tout était en ruine ici. Nos maisons étaient détruites et la forêt avait repoussée dessus. Mon mari était malade, il avait une paralysie, alors j’ai tout fait toute seule. J’ai coupé les arbres et déblayé les pierres pendant une semaine entière. Puis, un Serbe m’a aidé à couler la dalle de béton de l’étage, et enfin j’ai transporté les poutres du toit une par une sur mes épaules et j’ai fait la charpente moi-même. Quand la maison a été finie, j’ai travaillé la terre pour d’autres. Je touchais un kilo de farine et un litre de lait par journée de travail. Á cause de sa maladie, mon mari avait besoin de piqûres ; chacune coûtait 250 KM (125 euros). Il a été opéré neuf fois. Je travaillais nuit et jour pour payer ses soins et nourrir mes enfants. J’étais au bout du bout. J’ai dis à mon mari : « Meurs, ou bien c’est moi qui vais mourir. » Une fois, j’ai même pris une corde pour en finir. Mais les voisins m’ont vue et ils m’ont empêchée de me pendre. J’ai alors réalisé que je ne pouvais pas laisser mes enfants seuls, que je ne pouvais pas leur faire ça après tout ce qu’ils avaient déjà enduré. J’aimerais être plus jeune aujourd’hui, pour pouvoir profiter de la vie. Jamais je n’ai fait de choses pour moi, jamais. Je ne suis jamais sortie. Parfois, quand je vais sur le marché vendre le lait de ma vache, je me permets mon seul luxe : je vais boire un café avant de revenir à la maison. Sur le marché, tout le monde s’entend bien : Serbes et Bosniaques, il n’y a vraiment aucun problème. Ça ne sert à rien d’être méchant avec les gens, il faut être ouvert d’esprit. De toute façon, on ne s’occupe tous que d’une chose : gagner de l’argent. Je suis même certaine qu’en cas de besoin, c’est un Serbe qui m’aiderait en premier, comme c’est déjà arrivé. Non, le vrai problème, c’est qu’il me faudrait un homme. Tous sont morts à Srebrenica. Nous, les femmes, nous sommes obligées de travailler notre vie entière pour survivre."

La nuit tombée, j’ai regardé les étoiles s’allumer une à une au-dessus de Srebrenica. Zoran –le "Yougoslave"- m’a rejoint. On s’est efforcé de parler de tout et de rien, mais ça n’a pas vraiment marché. Immanquablement, la conversation est retombée sur la guerre.

"Je croyais que le temps et les années allaient effacer tout ça, me confie-t-il. Mais non. Dans mes rêves, les gens portent des uniformes et des armes. Ça commence à me peser, j’aimerais bien oublier. Ce qui est fou, c’est qu’on s’est tous retrouvé embrigadés, et on s’est entre-tué sans rien comprendre. Je ne sais pas pourquoi je me suis retrouvé des mois dans la neige, à recevoir des obus sur la tête toute la journée, sans même pouvoir me lever pour faire mes besoins. Tu es là, et à l’intérieur de toi tu penses à ta maison, à ta femme et à tes enfants, et tu pries pour que rien ne leur arrive. Mais la vérité, c’est qu’au fond l’homme est un animal et qu’il s’habitue à tout, même au pire. Je ferais tout pour que mes gamins ne repassent pas par là. Je ne sais pas ce qui arriverait s’ils devaient faire ce que j’ai fait."

Épilogue.

Avant que l’hiver ne vienne à nouveau couper Srebrenica du monde sous un épais manteau de neige, Mirsada Gušić a tenu à nous dévoiler son secret. Dans la lumière d’or de la fin d’après-midi, elle entrouvre la porte de la serre où se déploient, une dernière fois pour la saison, les roses éclatantes de Potoćari.

"Nous sommes cent-cinquante à travailler ici. On plante des roses, des tulipes et des herbes médicinales. Les fleurs nous font du bien. Le fait de travailler, de profiter de leur beauté et de leur parfum nous soulage. Psychologiquement, ça nous décharge."

Beaucoup de femmes qui travaillent sur ce projet ont perdu leur mari et ont été victimes de viols pendant la guerre. La gravité de leur traumatisme, ajouté au poids du silence et de la honte, les avait emmurées dans un désespoir sans issue. "Je suis très heureuse. J’étais au fond, j’avais coulée. Mais ils ont réussi à me remettre sur pieds."

Dans un pays où l’assistance psychologique est quasi inexistante, la solitude et l’impuissance des victimes de psychoses post-traumatiques est un des éléments les plus inquiétants pour l’avenir. Toutes les personnes que j’ai rencontrées durant mon voyage souffrent, d’une manière ou d’une autre, des séquelles invisibles de la guerre. Insomnies, cauchemars, changements d’humeur brusques, hypersensibilité nerveuse et apathie sont les troubles les plus fréquents et, malheureusement, les plus ordinaires.

Voilà, en quelque sorte, pourquoi les roses de Potoćari tiennent du miracle. Elles ont le pouvoir, à leur humble échelle, de contribuer à libérer ces femmes de leur souffrance en leur offrant une autre perspective, un autre horizon que celui –pour un temps dépassé- de la mort et du chagrin. "Avec l’argent des fleurs, des plantes et des confitures, on organise des excursions deux fois dans l’année, et on a les moyens, l’été, d’emmener les enfants au bord de la mer. Tous les mois, de plus en plus de femmes nous rejoignent. Des femmes serbes viennent aussi travailler avec nous, petit à petit. Sur certaines plantations, elles sont déjà la moitié de l’effectif. En règle générale, nous nous attendons vraiment à avoir de plus en plus de monde, car même des hommes s’y mettent.

Tenez, penchez vous, sentez leur parfum. Ces roses sont une bénédiction pour Srebrenica."

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