vendredi 17 février 2012 par BH Info - 0
Jasna Šamić
Notre immeuble se trouve en plein centre de Sarajevo. Il a trois entrées et une tour qui compte douze étages. Aussi l’appelle-t-on gratte-ciel, "le premier construit en Yougoslavie". Peu importe si c’est vrai, il jouit d’une grande réputation et habiter ici sonne très "chic". Ce n’est pas par hasard : ses appartements, - qui sont sans doute plus grands et plus modernes que ceux des immeubles de construction plus récente -, sont habités par "les plus grands intellectuels d’après-guerre", que ce soit ingénieurs, médecins, architectes, musiciens, peintres, écrivains ou professeurs d’universités...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir (C. Baudelaire)
Notre immeuble se trouve en plein centre de Sarajevo. Il a trois entrées et une tour qui compte douze étages. Aussi l’appelle-t-on gratte-ciel, "le premier construit en Yougoslavie". Peu importe si c’est vrai, il jouit d’une grande réputation et habiter ici sonne très "chic". Ce n’est pas par hasard : ses appartements - qui sont sans doute plus grands et plus modernes que ceux des immeubles de construction plus récente - sont habités par "les plus grands intellectuels d’après-guerre", que ce soit ingénieurs, médecins, architectes, musiciens, peintres, écrivains ou professeurs d’universités ... Il y a là même un dresseur de chiens. Ils sont pratiquement tous connus dans notre République socialiste Yougoslave.
"Notre tour" n’est donc pas un banal lieu d’habitation, elle est presque un monument. L’immeuble possède une grande cour et une immense terrasse au cinquième et sixième étage. C’est là où nous, enfants, jouons quotidiennement. C’est sur cette grande surface, avec une vue magnifique sur les anciennes maisons et les collines bleutées de Sarajevo, que nous donnons nos pièces de théâtre et organisons nos expositions. Sur la grande scène de la Terrasse de Gratte-ciel de Sarajevo, j’ai joué et écrit mes premières pièces.

Tous nos spectacles sont très bien accueillis par les locataires et par les Sarajéviens du centre–ville ; grâce à eux et à nos expositions, nous gagnons aussi bien notre argent de poche. Ainsi ai-je pu aller voir au moins sept fois de suite "Babette s’en va en guerre", avec Brigitte Bardot, dont je suis éprise. Je connais les dialogues de ce film français par cœur.
Hormis cela, mon frère et moi "gagnons notre vie" aussi grâce aux leçons particulières données par notre père. Une fois par semaine et tous les jours pendant les vacances, nous nous retrouvons dans son bureau, où se trouve sa grande bibliothèque ; dans chacune de nos pièces il y a en fait une bibliothèque, mais celle de mon père est la plus riche et me fais sans cesse dire : "Un jour, je serai aussi grande que la bibliothèque de mon père". Ces leçons, qui sont l’objet de raillerie de mes copains - ce qui ne m’intimide d’ailleurs guère -, consistent en cours de langue et littérature françaises. Nous devons également rédiger un devoir sur les livres lus durant la semaine. Le rôle de ma mère est de rapporter au papa au sujet de notre comportement et du respect de l’emploi du temps, affiché au mur de nos chambres respectives. Notre argent de poche est ensuite fixé en fonction des notes que notre père marque à la fin dans nos livrets.

Je ne me rappelle plus de titres de nos pièces données sur la terrasse de notre gratte-ciel, toutefois certaines d’entre-elles ont pour base des contes de fée, stylisés à notre façon. C’est Maya, la fille d’un ingénieur d’origine allemande, qui fait des robes pour toutes nos performances ; parfois, elle est aussi l’auteur des sketchs que nous jouons. Je me souviens que, dans l’une de ces spectacles, elle joue le paysan qui vient consulter un médecin, et lorsque ce dernier lui demande de se déshabiller pour qu’il puisse l’ausculter, "le paysan" se met à enlever un nombre infini de pantalons, enfilés les uns sur les autre. Cette scène provoque des éclats de rires de la part du public, et surtout de nos mères, qui sont nos plus fidèles spectateurs. Hormis son don pour le théâtre, Maya est aussi une styliste de grand talent, qui aime, par-dessus tout, habiller mes poupées parisiennes, minces et "modernes", qui ressemblent à des stars de l’époque, et qui n’ont rien à voir avec ces bébés grassouillets en caoutchouc, enveloppés de blanches couches, aux ridicules bonnets sur la tête, qu’on trouve dans nos magasins. Certaines robes faites par Maya, - qui est la plus "grande" de nous tous, par sa taille et par son âge, sont faites en papier crépon de toutes les couleurs imaginables, ce qui transforme notre scène en jardin de printemps et les comédiens, en fleurs multicolores.
Les plus grands appartements du gratte-ciel se trouvent dans notre cage d’escalier où habitent, pendant un certain temps, Docteur Čavka, célèbre ophtalmologiste qui, selon les dires, soigne même le camarade Tito ; les époux Šaboljev, docteurs en ophtalmologie vivent également là, de même que le professeur de la langue serbo-croate à la Faculté de Philosophie, Jovan Vuković. Sa très jeune femme est considérée comme la plus élégante de l’immeuble, et leur fils unique, comme le plus gentil et le plus gâté des enfants. Chaque fois qu’il nous rend visite, le professeur essaie de persuader mon père qu’il écrit de façon erronée son prénom, étant donné que le "d" y figurant devant le "h" devrait se transformer en "t" : "Mithat". Et à chaque fois, mon père rit aux éclats en l’écoutant …

En face de chez nous, habite le docteur Dimitrijević, psychiatre et neurologue de renom, dont la femme, d’origine tchèque, tente en vain de m’enseigner l’art de la broderie et du tricot. Lorsque mon père me voit broder, il m’arrache le tissu des mains et m’y fourre le livre posé à mes côtés (c’est le Contrepoint que je lis alors), m’interdisant de m’occuper de ces choses-là, réservées aux femmes au foyer. Moi, je dois m’intéresser uniquement à la culture, qui anoblit notre âme, nous rend heureux et généreux, nous permet d’être large d’esprit, et de surcroît, nous donne une sécurité dans la vie. (Et pourtant, je me demande aujourd’hui si les hommes possédant une grande culture ne s’intéressent vraiment pas à la guerre). Aussi n’ai-je jamais appris à maîtriser des "travaux de femmes", comme on définit tant de "métiers de Sisyphe", et avant tout l’art de cuisiner, sans parler du ménage ...
Ma mère ignore aussi ce genre de choses, et ne fait que lire tout au long de la journée et discuter de la politique et de la philosophie quand l’occasion se présente. Malheureusement, elle trouve rarement des interlocuteurs, étant donné que les membres de ma famille, tout en aimant lire, détestent les discussions, conscients aussi que les "murs ont des oreilles".
Au rez-de-chaussée de notre immeuble, se trouve un petit appartement où vit tonton Toni, qui dresse des chiens-loups pour camarade Tito. De nombreux chiens vivent dans ce même studio avec lui, qui n’a ni femme ni enfants. La plus célèbre femme du gratte-ciel est camarade Stana, épouse d’un architecte de renom. Plus grande que son mari, qui mesure déjà presque deux mètres, elle est, été et hiver, tout de blanc vêtue, casquée en même temps d’un turban blanc, qui fait davantage ressortir la peau de son visage, basané tout au long de l’année. On dit qu’elle est officier, dotée d’un grade important de l’armée populaire yougoslave, qu’elle est aussi "héros national" de la Seconde guerre et une amie de Jovanka Broz ; selon les dires, l’épouse de Tito fera tout pour marier son amie de Sarajevo, la camarade Stana, à Ivo Andrić, lorsque le Prix Nobel de littérature restera veuf, et quand camarade Stana sera divorcée de son mari, "coureur de jupons". La fille de camarade Stana n’a pas le droit de jouer avec nous dans la cour, car elle doit, à l’instar de Cendrillon, secouer les tapis persans, et faire le ménage, en dehors de son travail pour l’école primaire.

Quant aux célébrités, il y en a surtout dans la kula - la tour. Hormis des architectes, qui, d’après ma mère, détruisent sans merci notre ville avec ses monuments historiques, et dont les enfants sont "très problématiques" -, nous y trouverons aussi camarade Milošević, la fameuse couturière, qui fait vêtir les femmes les plus en vue de Sarajevo. Et non seulement de Sarajevo. On dit que c’est elle qui "habille" des femmes des "fonctionnaires", ce terme désignant les hommes politiques yougoslaves.
Près de l’appartement de camarade Milošević, on repère l’atelier de l’un des plus grands peintres yougoslaves, Ismet Mujezinović, dont les énormes tableaux, inspirés par "la révolution populaire pour la liberté", qui ressemblent à Delacroix, ornent les murs du Dom JNA (la Maison de l’armée populaire). Je trouve très beau cet homme, avec son visage étroit, sillonné de rides, ses longs cheveux flottants qui rappellent la crinière du lion, et son regard à la fois ténébreux et doux.
Au premier étage de la tour se trouve l’appartement de Docteur Pinto, qui sera médecin familial de presque tous les locataires même lorsque "la pratique privée" sera interdite par la loi socialiste. Il nous soignera de toutes sortes de maladies. Il a, paraît-il, sauvé ma mère de ses innombrables crises dont personne ne connais le vrai nom, sauf lui-même. Malgré ses origines juives, Dr Pinto n’a pas été déporté dans le camp de la mort grâce au fait d’être un médecin génial, dont les occupants nazis et leurs alliés, des oustachis, extrémistes croates, avaient un grand besoin.
La tour est également riche en écrivains importants, tels que Meša Selimović ou Ćamil Sijarić. Quelques années avant de devenir notre voisin, le futur auteur du "Derviche et la mort" est professeur de ma mère, qui n’est pas d’ailleurs très enchantée de ses analyses littéraires, "obligatoirement fondées sur une base socialiste". Ce genre d’exposé, l’écrivain l’exige aussi de ses étudiants, ce qui incite ma mère à lui rappeler que ce ne sont pas les cours de marxisme mais de littérature. Ma mère ne cesse de répéter que ce "fils du régime" est narcissique et susceptible, incapable d’accepter la moindre critique courageuse.

La fille de Camil Sijaric, grande et mince, à l’allure d’Oliva, fameux personnage de bandes dessinées, étudie, comme moi, le piano au Conservatoire, mais n’est pas vraiment une amie proche. Une seule fois, elle frappe à ma porte pour me demander de lui prêter mon métronome.
En revanche, je suis très amie avec les filles de Meša Selimović, dont l’aînée "charmante et douée à l’image de son père" est considérée aussi comme très intelligente et très courageuse. Les plus courageux de notre immeuble sont d’ailleurs les filles : celle de l’écrivain, la fille cadette des Šabovljev et moi-même. Ce phénomène ne passera pas inaperçu aux yeux de tonton Toni, qui nous choisira, toutes les trois, comme mannequins de dressage de chiens. Et comme il s’agit de camarade Tito et de ses chiens, nous devrions nous sentir, nous tous les locataires, honorés et heureux, quoiqu’il ne dresse pas que les chiens, mais aussi nous, enfants.
Mon souvenir reste très vif de ses séances où nous, trois fillettes, restons des heurs durant prisonnières de la cour, noire de nombreux chiens-loups, alors que parviennent à nos oreilles, telles des cris de joie paradisiaque, les voix des autres enfants de l’immeuble. Les voilà libres, pendant que nous sommes détenues, contraintes de faire montre de discipline et d’obéissance à tonton Toni et à ses bêtes sauvages. Nos copains rient, courent dans tous les sens à travers les cages d’escaliers, se promènent à loisir en ascenseur ; bien que défendu, ce dernier est l’un de nos jeux de prédilection. Les mots de tonton Toni résonnent en moi comme une menace : "Lève-toi, courbe-toi, accroupie-toi, cours, saute, marche, plus vite, plus lentement, assis, debout, par ici, par là-bas...". Ces ordres, plus que la gymnastique imposée, m’agacent et me donnent des vertiges. Je ne fais même pas attention à ses "loups", qui bondissent sur moi, me lèchent, ou bien me grondent, ou encore ont envie de me mordre...

Je pense que ma position n’est pas drôle, pis encore, que ma torture devient de plus en plus intenable et humiliante, tandis que les voix des enfants hurlant mon nom sonnent de plus en plus tel un écho d’Eden. Les deux autres filles sont très dociles et obéissent visiblement sans problèmes aux exigences de notre tonton Toni. A un moment donné, n’en pouvant plus, je me mets à courir vers l’entrée de la tour, d’où me parviennent les voix de mes camarades…
L’un des chiens se met alors à me suivre au galop, je sens ses dents sur mon derrière, il va me punir, il va me mordre, puis me dévorer, à l’image du loup dans le conte sur le Chaperon rouge ; l’espace de quelques instants, je me vois dans la peau de la célèbre héroïne de Perrault, consciente qu’aucun chasseur ne passera et ne me sortira du ventre de l’horrible animal. A peine ai-je le temps d’imaginer tout cela, que j’entends une sorte de tonnerre secouer le quartier : cette voix puissante ne vient pas du ciel mais presque du ventre de notre tonton Toni. Alors le loup lâche ma jupe, dont un morceau reste entre ses dents, et retourne vers son maître, me laissant saine et sauve rejoindre mes camarades. Après cette mésaventure, tonton Toni n’a jamais essayé de me dresser, en même temps que ses chiens. Toutefois, il a continué à être très gentil avec moi, en m’offrant des bonbons quand il me croise dans la cage de l’escalier.
Par Jasna Šamić
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