vendredi 13 janvier 2012 par BH Info - 1
Soupçons. La chaîne qatarienne s’installe en Bosnie. Pour quoi faire ?
Coincé entre le monument aux 10 000 victimes du siège de Sarajevo (1992-1995) et un immeuble grisâtre qui porte encore les stigmates de la guerre, le BBI Centar surgit comme un îlot de modernité et de prospérité. Ce centre commercial flambant neuf apparaît presque incongru dans la capitale bosnienne, où alternent réminiscences ottomanes et béton décati. Le logo chantourné qui orne le sommet de l’édifice est encore plus inattendu : celui d’Al-Jazira. La chaîne qatarienne d’information en continu, qui fait désormais référence dans le monde arabe, s’implante au fin fond des Balkans occidentaux. Cherchez l’erreur. Il n’y en a pourtant pas. Plutôt une logique implacable d’expansion qui justifie cette entrée en fanfare dans le paysage audiovisuel bosnien : après Al-Jazira en arabe et Al-Jazira en anglais, avant Al-Jazira Turquie, voici donc Al-Jazira Balkans.
La maison mère, porte-étendard du richissime émirat, n’a pas lésiné sur les moyens. Entre le rachat de NTV 99, petite chaîne locale, la construction d’un studio ultramoderne sur le toit de la galerie marchande et le recrutement d’une rédaction de haut vol, elle a investi 15 millions d’euros. Une fortune dans ce pays, mais à la hauteur des ambitions affichées : diffuser une information digne de ce nom. Non seulement en Bosnie-Herzégovine, où l’offre oscillait entre propagande et amateurisme, mais également sur l’ensemble de l’ex-Yougoslavie, ce qui représente plus de 30 millions de téléspectateurs potentiels, diasporas comprises.
C’est là que les choses ont commencé à se compliquer. Le recrutement des journalistes a dû prendre en compte les équilibres nationaux : débaucher des pros en Bosnie, en Serbie, en Croatie... mais ni trop ni trop peu de chaque pays. Il y a eu un débat sur la dimension linguistique : fallait-il ressusciter le vieux serbo-croate parlé dans l’ensemble de feu la Yougoslavie ou prendre en compte les spécificités développées depuis dans les différents Etats à partir de ce tronc commun ? La seconde option l’a emporté. Il a aussi fallu faire admettre aux journalistes qu’ils ne pourraient traiter certains sujets trop sensibles compte tenu de leur origine, par exemple les tensions actuelles au Kosovo pour les Serbes.
La prise d’antenne a eu lieu le 11 novembre. N’y voyez pas un clin d’oeil à l’anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, qui avait précisément débuté à Sarajevo avec l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand. Simplement,"le 11/11/11, on trouvait ça élégant, explique le directeur de la rédaction, Goran Milic.On aurait voulu commencer à diffuser le 1er, pour le quinzième anniversaire d’Al-Jazira, mais nous n’étions pas prêts". L’aura de ce sexagénaire débonnaire et parfaitement francophone depuis une enfance strasbourgeoise a beaucoup fait pour la crédibilité du projet. Croate originaire de Dalmatie, Milic a roulé sa bosse aux quatre coins de la Yougoslavie. Il y a vingt ans, à Sarajevo déjà, celui qui était alors rédacteur en chef de la chaîne Yutel avait tenté de lutter contre le venin ultranationaliste qui commençait à empoisonner la Bosnie-Herzégovine. En vain.
"Agenda caché" ? Les temps ont changé, sa mission aussi."On produit une info exigeante. Quand on parle de la tension au Kosovo, on va au nord, chez les Serbes, et au sud, chez les Albanais, poursuit Milic.Et quand nous invitons des intervenants pour un talk-show, nous les choisissons pour ce qu’ils ont à dire, pas dans l’espoir de les voir s’empoigner. Et tant pis si notre Audimat doit en souffrir." Les premières réactions sont plutôt positives."Je ne sais pas si les Qatariens ont un agenda caché, mais les journaux d’Al-Jazira Balkans sont très équilibrés, y compris sur des sujets aussi sensibles que le conflit israélo-palestinien", constate Srdjan Dizdarevic, qui dirige la Maison des droits de l’homme de Sarajevo. L’"agenda caché" ? Le soupçon pèse évidemment sur la nouvelle venue : qatarienne, donc musulmane, donc prosélyte. Pourtant, l’élégante Marina Ridjic, qui présente le journal, pourrait tout aussi bien officier sur CNN ou France 24, et seules trois des quinze femmes de la rédaction portent un discret foulard. D’ailleurs, les musulmans ne représentent qu’une petite minorité de l’auditoire visé : ils constituent la moitié des 4,6 millions de Bosniens et on en compte 200 000 au Sandjak, dans le sud de la Serbie, mais ils sont absents de la quasi-totalité des autres pays nés de la défunte Yougoslavie. Quant aux Albanais, s’ils se réclament en grande majorité de l’islam, ils sont peu concernés par une télévision dont ils ne comprennent pas la langue.
En fait, si les Bosniaques, c’est-à-dire les Bosniens de confession musulmane, étaient sensibles à une culture religieuse d’importation, cela se saurait. A Sarajevo, où ils représentent plus de 90 % de la population, beaucoup de femmes portant le foulard contre rétribution ont fini par l’abandonner lorsque ce "mécénat" a cessé. Les restaurants qui refusent de servir de l’alcool sur ordre du propriétaire saoudien ou malaisien souffrent de désaffection. En cette période des fêtes, il est facile de deviner si on pourra accompagner son repas d’une Sarajevska (la bière locale) ou d’un rouge de Herzégovine : les établissements qui ont décrété la prohibition sont aussi ceux qui ont interdit les décorations de Noël.
Impossible de savoir, quelques semaines après la première diffusion, si Al-Jazira Balkans trouvera son public, mais l’attente est réelle. La chaîne, si elle tient ses promesses, comblera un vide abyssal. Qualitativement, s’entend. La Bosnie-Herzégovine compte déjà des dizaines de télés. Quelques-unes tentent de délivrer une information honnête, mais avec des moyens dérisoires. La plupart des autres, au service de partis, lobbys ou puissants hommes d’affaires, sont plus que sujettes à caution.
Espoir. Pour la première fois depuis la fin de la guerre, il y a seize ans, les trois principales communautés de Bosnie-Herzégovine ont donc accès à une même source d’information qui ne doit rien à des intérêts locaux. Que les Bosniaques, les Serbes et les Croates finissent par se l’approprier, qu’ils sortent de leur autisme communautaire pour regarder ce qui se passe chez leurs voisins, qu’ils apprennent à se tourner vers l’avenir et il y aura peut-être un espoir de faire bouger le pays le plus comateux de la région."Je crois à un cercle vertueux dans la mesure où l’exemple d’Al-Jazira devrait inciter l’ensemble des médias à élever leur niveau, commente Srdjan Dizdarevic.De toute façon, le salut ne peut venir que de la base, car il n’y a rien à attendre des politiques : les représentants de la nouvelle génération sont encore plus nationalistes, plus corrompus et plus cons que leurs aînés." Les mentalités d’assiégés des uns, les petits calculs des autres, l’incapacité à faire des concessions dans une région où cela est interprété comme un signe de faiblesse rendent le pays ingouvernable. Il a fallu quatorze mois pour parvenir, la semaine dernière, à un accord de gouvernement.
Reste à espérer que, dans cette contrée empreinte de "Titonostalgie", une chaîne qui s’adresse à tous favorisera l’émergence d’une opinion publique bosnienne. Beaucoup y aspirent. Fin novembre, le joueur de tennis Novak Djokovic est venu à Banja Luka, la capitale de la Republika Srpska, pour y recevoir le titre de personnalité de l’année décerné par une revue locale. Dans cette ville symbole du nationalisme serbe, il s’est offert le luxe de déclarer que, sur les courts, il se sentait "le représentant de tous les peuples de l’ex-Yougoslavie". Classe !
Yves Cornu
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