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Sunita Thomas et Marko Vesovic : Par nas s Parnasa revisite les poètes français

dimanche 18 septembre 2016 par Zehra Sikias  |  1 Partagez sur FacebookTwittez cette information

L’histoire du blog littéraire Par nas s Parnasa est la preuve que l’amour ne connaît pas de frontières, car lorsque le couple de traducteurs, Marko Vešović et Sunita Subašić-Thomas a entrepris la retraduction de la poésie française en bosnien, ni l’immensité de la tâche, ni le fait qu’il existe déjà beaucoup d’anthologies et de recueils faits à l’époque de l’ex-Yougoslavie qui était à son apogée une véritable puissance traductrice, ne les a pas découragés... Loin de là ! Leur travail qui force l’admiration est à découvrir sur le blog mais aussi dans nos colonnes dans les prochains numéros. Entretien

BH Info : Le blog littéraire « Par nas s Parnasa » est un véritable trésor. Il propose une impressionnante collection de traductions des poètes français qui ne cesse de s’enrichir de jour en jour. Combien de poètes sont-ils représentés sur le blog, combien de poèmes traduits, peut-on chiffrer le volume du travail accompli ?

Sunita Thomas : Marko avait commencé à traduire depuis fort longtemps. Nous avons travaillé ensemble déjà à l’époque où j’étais encore étudiante, dans les années 80, et repris après mon retour de France il y a cinq ans. Il avait déjà publié à l’époque un livre de traductions de Baudelaire et préparé un autre portant le titre 25 poètes français. Après trois ans d’un travail acharné, obsessionnel, le nombre de poètes a doublé, sans parler du nombre de poèmes.

Nous avons mis sur le site 56 poètes français jusqu’à présent, en couvrant plusieurs siècles de l’histoire de poésie en France, de du Bellay et Ronsard jusqu’aux années soixante du XXème siècle. Chaque poète est représenté par au moins dix poèmes, certains par beaucoup plus, parfois une vingtaine, mais nous ne les avons jamais contés - il est plus simple de laisser à Word le travail des statistiques, mais nous ne savons même pas le nombre exact de pages. Avec les notes de bas de page et les notices biobibliographiques, cela fait environ 1 500 pages, initialement partagées en cinq livres dont les plus volumineux sont est une sorte d’anthologie personnelle de 700 pages, en deux tomes, puis un livre d’Apollinaire intitulé simplement Poésie, ensuite 260 sonnets français. Nous avons mis quelques poèmes de Hugo, Apollinaire, Supervielle et Michaux dans un livre à part avec l’idée de suivre l’évolution du vers à des contraintes formelles jusqu’au vers libre.

BH Info : Pourquoi le blog a choisi de traiter uniquement les poètes français ?

Sunita Thomas : C’est simplement parce que ces livres étaient déjà prêts pour impression mais nous n’avons pas trouvé d’éditeur. Cela me rendait triste qu’ils pourrissent dans nos tiroirs, c’est-à-dire dans nos ordinateurs et j’ai proposé à Marko de créer un site internet, qui est d’ailleurs toujours en construction et toute remarque est la bienvenue. On pourrait l’enrichir par les poètes d’autres pays car Marko dispose de 11 livres de traductions déjà publiés, non seulement du français mais aussi de l’anglais et du russe ainsi que 19 volumes qui attendent la publication. Mais comme c’est moi qui m’occupe du site, j’ai mis uniquement ce que nous avons fait ensemble car c’est dommage que personne n’aie accès à un tel trésor.

BH Info : Pourquoi s’attaquer à un tel défi alors que ces textes ont déjà été traduits, pour la plupart d’entre eux ?

Sunita Thomas : On considère qu’en général on doit retraduire les classiques tous les cinquante ans environ. L’ex-Yougoslavie a été une véritable puissance traductrice mais Marko prétend que la plupart des traductions de cette époque étaient inutilisables à ses fins, c’est-à-dire dans ses analyses de poésie avec les étudiants lorsqu’il enseignait à la Faculté de lettres. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il s’était lancé dans la traduction en cherchant des mots exacts pour offrir aux étudiants des textes où ils trouveraient exclusivement ce qu’il y avait dans les originaux et non ce que le traducteur y avait rajouté. Certains traducteurs sont de véritables gloires autoproclamées. Ils ont le statut de légendes locales. C’est le cas du « magicien » Kolja Mićević mais les professeurs du département français savent et disent, bien entendu, pas en public, que ses traductions ne sont pas seulement « sans vie » comme disait Nikola Kovač mais regorgent de fautes de sens totalement inexpliquables.

Quand j’étais étudiante j’ai essayé de lire ses traductions mais je les ai trouvées monotones et répulsives mais, contrairement à la majorité de lecteurs bosniens, j’ai été capable de lire les originaux. La traduction est donc absolument indispensable. De l’autre côté, les traductions de Mićević (je parle de lui car il a publié une centaine de livres de traductions dont Cahiers de Valéry) ne m’aidaient nullement à comprendre les vers de Mallarmé ou de Valéry, au contraire, ils embrouillaient encore plus les choses. Je recommande aux étudiants de littérature française d’aujourd’hui de consulter nos traductions. Ces poètes leur paraîtront beaucoup plus compréhensibles. Une bonne traduction est toujours plus claire que le texte original. J’arrête là car une telle nonchalance traductrice avait rendu Marko tellement furieux qu’il a consacré un livre entier aux « incogruités » de ce « traducteur-magicien ». Nous l’avons publié en auto-édition sur Kindle Direct Publishing et ce livre n’est pas seulement une leçon magistrale de traduction mais aussi d’interprétation de poésie.

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Marko Vesovic

BH Info : Est-ce que les traductions peuvent vieillir ?

Marko Vesovic : Les traductions vieillissent très souvent mais pas toujours : la traduction de Dante par Kombol n’a pas vieilli. Nous croyons que beaucoup de nos traductions vieilliront bien car elles sont le fruit de collaboration d’un poète et d’un connaisseur de la langue française. Ce n’est pas tout. Nous avons, Sunita et moi, fait les études de la littérature yougoslave et de la langue serbo-croate, nous connaissons bien cette langue et sa poésie, sans quoi on ne peut pas traduire convenablement. Cependant, en une cinquantaine d’années, l’évolution de la poésie et de ses moyens d’expression, dans une langue, permettent une transmission plus réussie de la poésie qu’avant. On l’a souvent senti en traduisant les poètes français.

Ensuite, il ne faut pas non plus oublier le goût dont personne ne parle plus, au moins chez nous. Nous ne remettons pas en question la grandeur de nombreux poètes français entrés dans le canon littéraire, mais certains nous ont laissé assez froids. Pourquoi galérer sur leurs poèmes si l’on ne croit pas qu’il s’agisse vraiment de grands poèmes... Je n’oublirai jamais une réplique d’un feuilleton télévisé d’avant la guerre « Eau-de-vie sans alcool ». L’acteur Gidra disait : « Ça grise pas, mon pote » (« Ne vata, burazeru »). Si la poésie ne grise pas, ne réveille pas une espèce de fanatisme traducteur, tout est vain. Et il y a des cas, qui ne sont pas rares, qu’un poème tout simplement meurt quand il passe dans une autre langue. Verlaine est un cas à part. On ne peut pas dire que l’on ne voit pas dans nos traductions pourquoi il est un grand poète, mais tu as envie de pleurer en pensant que l’immense suggestivité de son discours doit tout simplement disparaître dans n’importe quelle autre langue. Pareil pour Valéry. Il se peut que même dans la pire des traductions il reste encore assez de sa poésie pour que l’on voie même du sommet de Trebević que ça, c’est un grand poète, mais il te vient à l’esprit son vers "l’amas dorée d’ombres et d’abandons” qui résonne comme une formule enchantaresse pour appeler les esprits, comme une phrase tirée d’un grimoire, et tu comprends que tout ce que tu sais est inutile.

Sunita Thomas : J’ai pensé davantage aux traductions de romans qui vieillissent plus vite. La poésie tolère beaucoup plus les mots tombés en désuétude. Begić aimait même dans les critiques littéraires cette « beauté patinée » qu’elles prennent sous l’effet du temps. Cependant, pour comprendre un texte, il faut disposer de compétences linguistiques et littéraires. J’ai enseigné dans un lycée technique et les élèves ne comprenaient même pas les vers de Gundulić. Pourtant, il ne s’agit pas d’une langue très arhaïque ni d’une poésie compliquée et la distance qui nous en sépare n’est pas très grande, un peu plus d’un siècle et demi. Les Français ont même modernisé la traduction de la Bible en confiant cette tâche aux écrivains mais quand il s’agit de poésie, la tâche est beaucoup plus difficile et les contraintes sont énormes. Baudelaire et Mallarmé ont traduit les vers de E. A. Poe en prose et pourtant, ce sont de grands poètes qui maîtrisaient merveilleusement la langue française.

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Sunita Thomas

BH Info : Comment le couple Thomas-Vesovic s’organise-t-il pour travailler ?

Sunita Thomas : Je ne suis pas la grammaire ni le dictionnaire de Marko comme disait Kolja Mićević dans une polémique avec lui. Il peut parfaitement traduire sans moi et il possède en plus une énorme érudition et une sensibilité poétique extraordinaire. Nikola Kovač a dit à propos de ses traductions de Baudelaire que Marko ne parlait peut-être pas français mais il parlait la langue de poésie. Donc, bien qu’il connaisse la langue française assez pour traduire tout seul, nous avons pu faire ensemble beaucoup plus car il ne perdait pas son temps à feuilleter les dictionnaires sans parler des situations où il était bloqué et qui exigeaient une profonde connaissance de la langue française que j’ai acquise en étudiant la littérature française à la Faculté des lettres de Sarajevo où j’étais inscrite dans deux département en même temps et que j’ai enrichie au cours de ces 18 ans que j’ai passé en France entièrement consacrée à la théorie littéraire.

Cela se passait bien depuis le début car je prenais toujours soin à ne pas trop m’éloigner du texte original, à conserver dans la traduction brute le contenu et la forme originelle, surtout les métaphores. Après la mise en vers de Marko, je revérifiais le texte. Cela n’a pas été toujours facile. On a souvent eu des discussions enflammées car je tenais à garder le maximum de nuances et de subtilités de la langue française. Marko y était très sensible aussi et parfaitement capable de les saisir mais l’impuissance de les transmettre le rendait furieux car c’était lui qui s’esquintait à trouver les rimes et à conserver le nombre de syllabes.

Ça allait parfois très vite car il possède une telle maîtrise qu’il est capable de mettre en vers 12 sonnets en une seule journée mais cela ne se passait pas toujours comme ça et nous n’avons pas battu souvent de tels records insolites. Il m’arrivait de passer une journée entière à déchiffrer un seul vers. Il y en a un d’Apollinaire que j’ai du mal à résoudre depuis plusieurs mois et jusqu’à présent personne n’a pu m’aider. Heureusement, il est beaucoup plus facile de travailler aujourd’hui qu’avant, quand on a été obligé de fouiller désespérément les bibliothèques entières et je remercie en cette occasion les dieux d’informatique et Google en particulier car il est capable de me trouver en quelques secondes le vers sur lequel je galère dans une étude scannée qui en parle.

BH Info : Douze sonnets en une seule journée ? Quelle inspiration...

Marko Vesovic : J’ai traduit en vers, seul ou en duo, trente volumes de poésie et on doit me croire quand je dis qu’il existe même dans la traduction des moments d’inspiration, certes beaucoup plus rares que lorsqu’on écrit ses propres vers. Alors, tu oublies que la traduction est une tâche vaine et tu as l’impression que tu peux tout faire et que tout simplement tu ne dois pas abandonner le travail car, qui sait si reviendra cette folie où tu sens que tu abolis avec ta traduction les frontières du possible.

Je suis un simple serviteur d’un grand poète

BH Info : Est-ce que vous êtes aidés dans cette entreprise par d’autres francophiles ou avez-vous un soutien financier ?

Sunita Thomas : Je m’adresse parfois aux amis en France mais en général ils peuvent rarement m’aider. En ce qui concerne le soutien financier, nous avons fait ce travail par pur amour de poésie sans aucun soutien ni rémunération pécuniaire. Lorsque nous avons préparé notre anthologie pour impression, je me suis adressée au précédent ambassadeur de France en Bosnie-Herzégovine, SEM Roland Gilles. Il m’a dit que le projet méritait réflexion mais que l’ambassade n’avait pas d’argent. L’attaché culturel de l’ambassade, qui connaît bien le système d’aides européennes, a eu l’idée de faire publier ce livre en France mais au final, cela n’a pas abouti. Nous n’avons même pas essayé de chercher le soutien auprès des Fonds européens des aides à la traduction qui sont prévues pour cela car la procédure est compliquée, surtout pour la Bosnie. Avant toute démarche, il faut d’abord régler la question des droits d’auteurs. La plupart de nos poètes sont dans le domaine public mais certains ne le sont pas. Comment négocier pour un tel nombre de poètes sans éditeur ? Tout cela représente trop de travail pour quelqu’un qui a déjà dépensé beaucoup d’énergie dans l’essentiel, c’est-à-dire dans la traduction elle-même. Je n’ai plus la force de mendier partout pour un projet si grandiose, je le dis sans fausse modestie car, comme disait Nietzsche, les gens qui se disent modestes ont de bonnes raisons de l’être.

Marko Vesovic : Le proverbe anglais dit que « la modestie est une vertu là où il n’y en pas d’autres ». Cependant, je n’oublie jamais que la vanité d’auteur est le plus grand ennemi du talent. Dans mon cas personnel, écrire mes propres vers et traduire les vers des autres, c’était combattre cette vanité. Aujourd’hui, quand j’ai 2 000 pages de poèmes publiés ou non publiés et 30 tomes de traductions, il y a en moi moins de vanité qu’après la publication de mon premier recueil de poèmes. À vrai dire, comme traducteur en vers, je suis le meilleur lorsque je suis un simple serviteur d’un grand poète. De ma jeunesse, quand je ne pensais pas devenir un maniaque de traduction, j’ai gardé en mémoire une image de Isidora Sekulić : traducteur c’est quelqu’un qui élève de misérables ponts que doit emprunter un grand personnage qui nous vient en visite.

BH Info : Est-ce que votre travail sera publié dans un recueil par une maison d’édition ?

Sunita Thomas : Nous préférerions bien sûr que ces magnifiques poèmes soient publiés dans un livre classique que l’on puisse feuilleter au lit mais après deux ans de tentatives infructueuses pour les faire imprimer, nous avons publié « Poésie » d’Apollinaire et « 260 sonnets français » comme livres électroniques, en auto-édition sur Kindle Direct Publishing et on peut les acheter sur amazon.com. Nous avons l’intention de faire pareil avec notre grande anthologie de 700 pages.

Marko Vesovic : Je répéterai ici ce que je disais souvent à Sunita : On s’en moque complètement ! L’essentiel est qu’un travail si important soit fait et le mieux possible. Cela n’a pas d’importance si je pourrai feuilleter ces livres de mon vivant. Sunita peut-être le pourra.

Les Français ont rendu les armes

BH Info : Quelle est la place que la littérature française, en particulier la poésie, occupe aujourd’hui en Bosnie ?

Sunita Thomas : La situation est en Bosnie si tragique que ce n’est pas la peine d’en parler. On traduit un peu mais c’est uniquement le profit qui interesse les éditeurs. Les prix de livres sont beaucoup plus élevés qu’en Serbie. Pourquoi ? Parce que la Serbie a une longue tradition d’accorder intelligemment des subventions dédiée à la traduction car elle connait son importance. Même les fonds européens des aides à la traduction nous ne seraient d’aucune aide car payer les traducteurs conformément aux normes européennes n’arrange pas les éditeurs.

Quant à la situation de la langue française en Bosnie, je la connais mal. J’ai entendu dire que l’on étudie le français beaucoup moins à l’école qu’avant lorsque de trois classes dans une école primaire deux étudiaient le français et une l’anglais et l’inverse l’année suivante, mais je sais que les gens aiment tout ce qui est français, surtout les films qui sont beaucoup plus originaux et moins formatés pour le marché que les films hollywoodiens et la France devrait en profiter et travailler davantage pour que ses produits culturels soient plus disponibles ici.

Marko Vesovic : Moi, j’ai l’impression que même les Français ont rendu les armes devant la campagne d’occupation de la langue anglaise sur toute la planète.

BH Info : Quels sont les poètes français que vous préférez et recommandez ?

Sunita Thomas : C’est une question très difficile car il s’agit d’une masse énorme de vers. Relire ces poètes que j’ai étudiés à l’école ou à la fac était un immense plaisir et la vraie récompense pour ce travail de forçat. Surtout parce que la traduction représente une véritable lecture attentive car vous devez saisir toutes les nuances. Il est difficile de citer toutes les découvertes ou redécouvertes mais je mentionnerai à cette occasion Louise Labé dont la séduction et le mystère agissent toujours malgré quatre siècles et demi de distance. Les poèmes de Marceline Desbordes-Valmore aussi sont pleins de charme et de sensualité. Comme nous pendant le siège de Sarajevo, elle a vécu des choses horribles, des massacres et de nombreuses morts, de ses enfants et des proches, mais elle est restée très noble dans sa souffrance. J’ai cité ces deux poétesses mais il faut avouer qu’il n’y en a pas assez dans nos livres. C’est Marko qui l’a remarqué mais malgré notre désir de « respecter les quotas », nous avons trouvé les autres trop froides ou insuffisamment bonnes. Les lecteurs d’aujourd’hui, surtout ceux qui savent deviner le calibre d’obus après l’explosion, seront touchés par les vers d’Apollinaire provenant du front ou du « secteur tranquille du front » qui a inspiré aussi Cocteau. Ils ont la force des choses vécues. Ceux qui méprisent les « nouveaux croyants » d’aujourd’hui seront fortifiés dans leur foi par les hexamètres puissants de Claudel où il est très critique vers la fausse foi et nous offre comme exemple la touchante simplicité des premiers saint chrétiens. Ceux qui préfèrent l’humour et la provocation seront ravis de relire ou découvrir Charles Cros et surtout Jules Laforgue. Ceux qui sont sensibles à la souffrances des bêtes adoreront les poèmes de Francis Jammes, un poète « rustique » un peu méprisé en France et presque inconnu chez nous.

Marko Vesovic : C’est parce que Jammes est très proche de notre langue et de notre civilisation paysanne. Peut-être nous est-il si proche car nous sommes Slaves : on sent bien l’âme dans ses vers. Si j’avais dix ans de moins, on traduirait un livre entier de ses vers. Et je dois rajouter Rimbaud : ma fascination par sa poésie avait commencé à la deuxième année de la fac et durera jusqu’à ma mort.

BH Info : Les poètes bosniens sont également très peu connus en France, très peu traduits en français. Avez-vous des projets dans ce sens-là ? Quels sont les poètes bosniens mériteraient d’être traduits en français ?

Sunita Thomas : Pour cette tâche, il faut un locuteur natif doté de sensibilité poétique et, comme dans notre cas, un travail en duo donnerait les meilleurs résultats, mais nous n’avons pas de tels projets en vue bien que beaucoup de poètes bosniens méritent d’être traduit en français.

Marko Vesovic : Joseph Brodsky traduisait ses propres vers en anglais. J’ai lu les textes anglosaxons traduits en russe qui parlent de ces traductions. Conclusion : il n’a pas assez vécu en langue anglaise, donc, il n’avait pas les idiomes de cette langue non seulement dans les méninges mais même plus profondément que cela.

BH Info : Quelle est l’importance de la poésie ? N’est-elle pas, plus que jamais, réservée à une certaine élite intellectuelle ?

Sunita Thomas : La poésie est un genre littéraire très ancien. En fait, elle est la première expression littéraire de l’humanité et l’utilisation de rythmes avait une fonction mnémotechnique pour qu’elle soit plus facilement retenue et retranmise oralement. Elle revêtait au cours des siècles des formes différentes et remplissait des fonctions très variées. L’idée qu’elle est élitiste vaut uniquement pour un certain type de poésie hermétique, centrée sur la forme et l’expérimentation mais la poésie savait toujours trouver sa place dans la modernité. Elle a non seulement chanté les villes industrielles et les angoisses de l’homme moderne mais elle a su exprimer son inconscient comme chez les surréalistes. À l’époque moderne la poésie lyrique est devenue pour les poètes le moyen d’expression privilégiée de leur sensibilité mais même la poésie romantique est vite allée au-delà de la confidence pour exprimer la condition humaine, décoder le monde du visible et de l’invisible. Les poètes avait parfois le rôle du prophète. Ils s’attribuaient dans certaines périodes le rôle du guide du peuple, comme Hugo, dont il faut relire les vers puissants et engagés à cette époque d’horribles injustices sociales.

Bien que la poésie ne soit plus présente en presse ni à la télévision, bien que l’on ne la publie plus beaucoup car on publie uniquement ce qui se vend bien, elle est malgré tout présente. En témoignent de nombreux blogs. Les nombreuses lectures ou festivals lui sont consacrée en France, certains avec le soutien de la musique, comme slam. Des clubs de poésie organisent les rencontres avec d’autres artistes où c’est l’improvisation qui doit gouverner, des happenings où les poètes dialoguent avec les musiciens et les peintres. On organisait jadis chez nous des « marratons poétiques » où l’on rivalisait qui dirait le plus de poèmes par coeur mais la créativité langagière n’est présente aujourd’hui dans nos contrées que chez quelques rappeurs ou auteurs-compositeurs tandis que les « vrais » poètes sont plutôt discrets. Cependant, on peut parler de poésie chaque fois quand on privilégie l’expressivité de la forme, même en prose, quand les mots disent plus qu’ils ne signifient pas habituellement grâce à leur sonorité ou leur ordre rythmique ou métrique. La poésie est d’abord destinée à être entendu plutôt qu’abordée par la lecture silencieuse. La poésie orale se fait toujours dans le peuple mais j’ai du mal à comprendre pourquoi elle est si vulgaire et pornographique. J’ai du mal à comprendre aussi pourquoi le peuple se satisfait d’un niveau si bas de paroles des chansons. La vraie poésie, celle qui dispose d’une prise de conscience de la créativité et de la beauté de la langue pourrait élever le niveau et enrichir les formes chantées.

Marko Vesovic : À propos, il me vient à l’esprit une vraie histoire d’avant la guerre sur les moines de Hilandar : ils sont là, disait l’un d’eux aux visiteurs, pour servir ceux auxquels viendrait à l’esprit de chercher l’endroit de la vraie foi. Cela nous suffira si quelqu’un jette un coup d’oeil sur nos traductions et s’il réussit à sentir ce que c’est la vraie foi en poésie.


Francis Jammes

Prière pour aller au Paradis avec les ânes

Lorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites
que ce soit par un jour où la campagne en fête
poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,
choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,
au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.
Je prendrai mon bâton et sur la grande route
j’irai, et je dirai aux ânes, mes amis :
Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis,
car il n’y a pas d’enfer au pays du Bon Dieu.
Je leur dirai : " Venez, doux amis du ciel bleu,
pauvres bêtes chéries qui, d’un brusque mouvement d’oreille,
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles."
Que je Vous apparaisse au milieu de ces bêtes
que j’aime tant parce qu’elles baissent la tête
doucement, et s’arrêtent en joignant leurs petits pieds
d’une façon bien douce et qui vous fait pitié.
J’arriverai suivi de leurs milliers d’oreilles,
suivi de ceux qui portent au flanc des corbeilles,
de ceux traînant des voitures de saltimbanques
ou des voitures de plumeaux et de fer-blanc,
de ceux qui ont au dos des bidons bossués,
des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés,
de ceux à qui l’on met de petits pantalons
à cause des plaies bleues et suintantes que font
les mouches entêtées qui s’y groupent en ronds.
Mon Dieu, faites qu’avec ces ânes je Vous vienne.
Faites que, dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,
et faites que, penché dans ce séjour des âmes,
sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes
qui mireront leur humble et douce pauvreté
à la limpidité de l’amour éternel.

Molitva da s magarcima odem u raj

Kad budem morao k tebi, o Bože moj, učini
Nek to dan bude kad je selo u svetkovini
Prašnjavoj. Odabrati želim, kako mi godi,
Kao što ovdje činih, put i njime da hodim
U raj, gdje po bijelu danu zvijezda ima.
Uzeću štap da pođem na dugi put i svima
Prijateljima svojim, magarcima da rečem :
"Ja Fransis Žam se zovem i evo u raj krećem,
Jer nema pakla Gospod dobri gdje obitava.
Dođite, prijatelji blagi tog neba plava,
Jadna i mila marvo što naglom kretnjom uva
Otresete se žalca pčela, dosadnih muva."

Pred tebe kad iskrsnem među životinjama
Koje toliko volim, jer spuste glavu – sama
Blagost – i, zastajući, male si noge spoje
Na način tako blag da budi smiljenje tvoje.
I kad stignem u pratnji tisuć ušiju njinih,
Onih što nosili su košare na slabini,
Il onih što su vukli kola akrobatima.
Ili kola od perja i bijeloga lima,
Oni što su na hrptu kante teglili sveđe,
Oslice slomljenoga kroka, ko mijeh bređe,
Među njima i onih s malim hlačama ima
Zbog rana pomodrelih što cure i u njima
Muhe se tvrdoglave kupe u krugovima.
Bože, učini da ti dođem s tim magarcima.
Nek anđeli nas vode ka potocima čije
Vode drhtave trešnje pune, a plod svaki je
Gladak ko djevojačka put mlada što se smije.
U boravištu duša, u božanstvenim tvojim
Vodama, neka sličan magarcima sam koji
Svoje će siromaštvo, smjerno i blago, zatim
U bistrinama vječne ljubavi ugledati.

Vos réactions

  • Marko Vesovic a joué dans le film « Elvis » une réalisation contre la Bosnie-Herzégovine et sa célèbre diversité, connue dans le monde. « Elvis » est à la fois une oeuvre nationaliste, primitif et très « grand serbe » !
    Vous lui faites la réclame. Bravo !

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