mercredi 30 mai 2012 par BH Info - 2
Notre immeuble, le fameux « premier gratte ciel construit en Yougoslavie », où je séjourne de nouveau depuis la fin de la guerre, n’abrite plus actuellement que quelques anciens locataires, une grande partie d’entre eux étant morts, et remplacés par de nouveaux riches, devenus « modèles » de la nouvelle société.
Kafka, réveile-toi !
Les anciens voyous de ma rue se révéleront être des amateurs par rapport aux mafieux qui y « travaillent » aujourd’hui en toute liberté et avec grand succès, constituant les éléments les plus importants de la nouvelle société, la nouvelle élite, respectable et puissante. Il y a là, oui, des profiteurs de guerre et des escrocs, mais aussi leurs avocats.
Le plus sympathique résident du quartier est le vendeur de journaux, un homme bon, comme il y a peu sur la planète actuellement. Il se tient du matin au soir au coin de la rue Ferhadija et Cemalusa, à l’entrée d’un nouveau café, appelé « Promenada » ; il ne cesse de sourire à tous ceux qui s’arrêtent pour acheter l’un des innombrables quotidiens pondus par la démocratie.

La plupart des acheteurs sont de nouveaux riches ; il n’est pas rare que l’un de ces super hommes s’arrête en pleine rue avec sa grosse caisse, sans prêter beaucoup d’attention aux autres automobilistes derrière lui, qui klaxonnent comme des fous. Rien n’y fait, l’homme prend son temps, sort une grosse liasse de billets froissées de sa poche de sorte que tous les passants puissent voir de quel personnage important il s’agit, et règle tranquillement sa commande. Il arrive parfois que le "gaziya" (c’est ainsi qu’on nomme ce genre de personnages à Sarajevo) profite de cet arrêt pour acheter aussi des cacahuètes ou bien un maïs cuit chez le vendeur d’en face. Ce dernier est par ailleurs devenu, lui aussi, l’un des maîtres de la rue, car ses "machines", posées en plein milieu du trottoir, barrent complètement le passage aux piétons. La file d’attente de voitures se fait alors encore plus longue, et les klaxons retentissent maintenant dans tout le quartier, mais sans déranger le super puissant acheteur de journaux.
Parfois, ces hommes sortent de leur habituelle indifférence aux autres. Ces jours-là, en général, ça se passe mal pour les automobilistes impatients qui se font alors vitupérer, insulter, et parfois même casser les dents, quand on ne sort pas un flingue pour leur tirer dessus.

Un peu plus haut, dans la même rue, se dresse un tout petit café, qui n’a que deux hautes tables rondes posées près du trottoir, entre deux voitures garées. La clientèle est composée ici uniquement "de vrais Sarajeviens", comme l’affirme son patron. Je croise régulièrement dans ce café mes camarades d’école, toujours là, debout, trinquant tout au long de la journée. Grâce à eux, je suis autorisée de me garer aux places "livraison". C’est l’un des derniers privilèges que j’ai dans ma ville natale.
La plus importante personne de ma rue aujourd’hui, c’est un dénommé Šaćir. Propriétaire du café « Vatra » (« Feu »), très à la mode, il a d’abord usurpé une grande partie de la rue piétonne, puis les caves, la cour intérieure et une partie de la cage d’escalier de notre immeuble, sans demander la permission de qui que ce soit, et surtout en condamnant toutes les sorties de secours. Šaćir n’est pas une exception, il fait partie de ces 60.000 "hommes d’affaires" de la ville qui n’ont pas de permis de construction pour faire bâtir leurs cafés, restaurants, "villas".
Tous les habitants du gratte-ciel tremblent de peur devant Šaćir, et c’est en chuchotant qu’ils avouent leur impuissance. Ils ont beau essayer de faire quelque chose, l’inspection ne s’est jamais présentée. Šaćir est protégé par un anonyme puissant, ils en sont persuadés.

Autrefois, le tout-puissant était Tito et le Parti. Aujourd’hui, c’est la religion qui est en train de prendre revanche sur les décennies de communisme en Bosnie. Dans notre immeuble, une organisation douteuse, qui s’est autoproclamé après la guerre des années 90 héritière d’une fondation pieuse, a intenté ainsi aux locataires du "premier gratte-ciel yougoslave", devenus entre-temps propriétaires, plusieurs procès pour essayer de s’emparer de leurs beaux appartements du centre-ville. C’est après de nombreuses années de procédures que les propriétaires ont réussi finalement à gagner la bataille juridique et à rester chez eux. Si le procès est officiellement terminé, les petits propriétaires continuent à craindre la Religion, la sainte protectrice de toute sorte de malversations en Bosnie, comme dans toute l’ex-Yougoslavie, et à se méfier comme de la peste d’hommes pieux et de leur mégalomanie sans limite. Ne renonçant à rien, ceux-ci n’ont pas hésité à casser les murs des derniers étages de la tour pour construire, par exemple, un hôtel chic, où il est interdit de consommer des boissons alcoolisées.
Cette construction rajoutée à la sauvage risque de faire s’écrouler la tour comme un château de cartes, mais, manifestement, ce n’est qu’un détail négligeable dans toute l’histoire.
par Jasna Samic
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