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n°11. Mon école - Koturova

n°11. Mon école - Koturova

dimanche 5 août 2012 par BH Info - 0

Ce qui me restera en mémoire de mon école primaire, où la sœur ainée de mon père est à la fois enseignante et chef d’orchestre, - école qui porte le nom d’une impasse près de la Cathédrale -, ce sont surtout les répétions du chœur avec ma tante. Avant de commencer à diriger avec sa baguette, elle n’oubliera jamais d’ajuster son soutien-gorge, en remontant légèrement sa poitrine, emprisonnée dans ses sous-vêtements modernes.


Il n’y a d’autres péchés que la stupidité
Oscar Wilde


Cela me frappera au point que je la dessinerai dans cette posture juste avant le concert, puis, je ferai des caricatures de toute ma famille, dans un calepin d’écolier. On y reconnaîtra ma cousine, Vesna, avec ses longs cheveux blonds, et ses longs cils avec lesquels elle cligne inlassablement, on y trouvera aussi son frère, Vedo Hamsic, chanteur, de même que mon père jouant au houlla-hop, et ma mère, casquée de bigoudis…

Pendant un certain temps, surtout au début, après notre retour de Paris, je me rendrai à l’école avec ma grande « Poupée parisienne », qui suscitera une admiration sans bornes de tous les élèves.

De cette école, Koturova (qui fait aujourd’hui partie du complexe de bâtiments du fameux « Institut Bosniaque » – « Bosnjacki institut » – fondé par le célèbre et richissime Adil Bey Zulfikarpasic), je me rappelle mes pièces de théâtre également, écrites, jouées et mises en scène par moi-même, pour les fêtes de Jour de l’an, celles de la République et de l’anniversaire de Tito. C’est ma tante gynécologue qui me fait les costumes en papier crêpé.

Je me souviendrai à jamais de Zouhra, avec qui je partagerai un banc, car personne d’autres n’en voudra, sous prétexte qu’elle est gitane et « sale ». Son père avait une boutique de renom, près de « l’Angle sucré » - Slatko ćoše - pour le nettoyage de chaussures : « Salon de la haute brillance ».

Il y a là une autre fille, Jasminka, qui pendant deux ans sera aussi ma « camarade de banc ». Elle n’est pas une bonne élève, mais arrive à se débrouiller pour ne pas redoubler. Durant un examen de contrôle, à l’occasion de l’anniversaire du camarade Tito, elle me demande de lui écrire un texte. Je bâcle mon propre devoir, et lui écris une composition pour laquelle elle obtiendra tous les prix imaginables et la lira pendant toutes les fêtes de l’école. Pendant plusieurs années, elle se prendra pour un vrai écrivain, voire même une véritable star. Quand un jour, n’en pouvant plus supporter cette injustice, je lui dis que je suis toutefois moi l’auteur de « son » texte, elle me répondra sans broncher : « C’est moi qui l’ai recopié ». Cela devrait donc signifier qu’elle en était, à ses yeux, l’auteur de mon « œuvre ».

La même fille, Jasminka, me poussera un jour à voler sur le marché de Markale en me disant : « Ca m’aidera à faire la paix avec Ena », une copine fâchée avec elle, pour Dieu sait quelle raison. Ena, sa voisine, qui ne va d’ailleurs pas avec nous à l’école, est la fille d’un écrivain connu. Inexpérimentée dans le domaine de vol et de fraude, je suis rattrapée par le vendeur avant même que j’aie le temps de tendre ma main pour prendre une tomate, alors qu’elles avaient déjà remplis tout un sac en plastique de divers légumes. Je me ferai évidemment gronder par le marchant de quatre saison, tandis que mes camarades, retirés bien loin derrière moi, joueront aux inconnues passantes, aux impassibles spectatrices de mon drame, mêlées à la cohue de clients qui resteront choqués, « ne pouvant pas s’imaginer qu’une fille si bien rangée soit capable de ce genre de chose ». Ces mots se briseront à mes oreilles comme des vagues sur les rochets, pendant que la terre s’ouvre devant moi et je me vois disparaitre dans l’abîme. Ce vol dans le sens opposé semblera sans fin. Le sentiment d’horreur, mêlé à celui de honte et de détresse m’accompagnera à jamais. J’en veux à mort à Jasminka d’avoir joué avec mon ingénuité et ma stupidité, sans pouvoir les nommer ainsi. Je saurai seulement bien plus tard que « le malheur entre par la porte qu’on lui a ouverte », ce qui ne m’aidera point à guérir de mon éternelle naïveté.

Une fois de plus, Jasminka réussira à m’entraîner dans ses malsaines mésaventures, avant que je cesse de la fréquenter en dehors de l’école. Cette fois encore nous serons ensemble, Jasminka, Ena et moi, dans une rue au centre de la ville, pas loin de chez moi ; nous cheminons lentement, en silence, derrière un groupe de « vieilles filles », mes voisines, lorsque, soudain, mes deux copines se mettent à hurler un refrain, s’adressant surtout à l’une des jeunes-filles, beaucoup plus grandes de tout point de vue que nous mêmes, fille qui mesure d’ailleurs presque deux mètres : « Miro, Tchiro, ton copain, Tchiro, Miro, est un connard, et toi, Miro, t’es une connasse, ton copain Miro, Tchiro est un connard et toi, une connasse, Miro, Tchiro … ». La dénommée Mira se retourne, et me colle une si forte baffe que ma joue se transforme d’emblée en une grenade. Les autres « vieilles » viennent aussitôt à l’aide de sa camarade et me passent au tabac, avec un formidable talent, digne des plus célèbres voyous de ma rue, tandis que Jasminka et Ena ont pris leurs jambes à leur coup et sont déjà de l’autre bout de la ville. Là s’arrêtera donc une fois pour toutes mon amitié avec Jasminka et sa copine Ema qui, la pauvre, ne vivra pas très longtemps, emportée par une maladie grave. Néanmoins, mon souvenir de cette agression persiste, résistant à toutes les tempêtes de l’Histoire.

Tous les élèves se souviendront pour toujours camarade Tilda Vidakovic également. Elle s’occupe des enfants handicapés, en tant qu’enseignante et chef du département, dit « auxiliaire » ; on l’appelle « Paprika », le Piment rouge, car elle est aussi terrible que les épices brûlantes d’Orient. Elle est dure en fait avec tout le monde, sauf avec moi, envers qui elle est, au contraire, très douce et « sucrée » comme du baklava, et ce n’est pas parce que son mari, Branko Vidakovic, est professeur de l’Université et collègue de mon père. On dirait même qu’elle me préfère à mes parents ; elle me caresse de sa langue pourtant très piquante, s’exclamant devant les autres : « Comme elle est jolie et mignonne ! Elle est la plus gentille, la plus intelligente et la plus belle de l’école »…

A la différence du Piment rouge, ma « principale » est une camarade très sympathique, bien qu’ironique, qui en plus deviendra plus tard la belle-mère de ma cousine Vesna. Quoique je sois une brillante élève, l’une des meilleures, je n’aime pas l’école, je déteste les examens, que je trouverai humiliants, même quand je deviendrai moi-même professeur de l’Université. Ce que j’aime à l’école, en revanche, ce sont nos pauses-goûters, pendant lesquels nous jouons dans la cour intérieur où nous courons après avoir eu notre collation, distribuée dans de petites tasses en zink, et composée du café chicoré au lait et des croissants avec du « fromage ocre ». Ce dernier nous est envoyé, comme aide humanitaire, des Pays-Bas. Les élèves le détestent et l’utilisent à la place d’une balle ; en effet, ils se balancent des morceaux de ce fromage à la figure les uns des autres. La cour de l’école après ce bombardement ressemble à un champ de bataille où jonchent des « bombes » gluantes, sur lesquelles des élèves glissent comme sur une peau de banane, se cassant souvent des membres. Puis, se font punir pour ça…

Je n’oublierai pas non plus les lettres que deux « galants » m’écriront quotidiennement, de même que je me souviendrai d’un certain Salko qui, n’ayant pas eu la permission de sortir dehors, fera pipi dans sa culotte ; on verra alors un ruisseau jaunâtre couler du dernier rang de la classe, jusqu’aux pieds de la maîtresse, qui s’arrêtera de réciter un poème. Cela fera un événement dans toute l’école, de même que le fait qu’une certaine Paula a fait caca dans sa culotte un autre jour, en plein cours de mathématiques.

Juste avant que Salko demande à la maitresse d’aller aux toilettes, parlant de la poésie, elle nous soulignera qu’on ne trouve jamais de gros mots dans les œuvres littéraires.
- Ce n’est pas vrai, proteste Salko, se levant, dans la poésie que vous venez de réciter, il y en a un.
- Impossible. Lequel ?
- Kita, dit Salko, se tenant toujours debout. Toute la classe se met alors à pouffer, y compris la principale. En fait, le mot « kita » signifie dans notre langue slave à la fois « un bouquet de fleurs », et le pénis (dans la langue parlée). En effet, il y avait dans les vers récités par notre enseignante le syntagme : « bouquet de fleurs », que Salko comprendra comme : « la fleur de pénis ».

Puis, humilié, il demandera d’aller aux toilettes, mais au lieu de le laisser sortir, la maitresse lui dira de s’assoir et de se taire. Salko s’assied, se tait, et en silence, fait pipi dans son pantalon.

par Jasna Samic

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