mardi 18 janvier 2011 par BH Info - 1
Texte et photos : Michel Slomka
Esed a 27 ans, une femme et deux enfants, et il vit dans une maison. Cette apparente banalité cache l’essentiel : lui, ses proches et les quarante autres familles du village de Mrdići sont des réfugiés dans leur propre pays. Ils ont perdu tout ce qu’ils avaient il y a quinze ans de cela, lors de la chute de l’enclave musulmane de Srebrenica.
Le matin où nous leur rendons visite, personne n’a trouvé de quoi se mettre sous la dent depuis la veille. Il y a du jus d’orange bon marché dans le biberon du bébé.
Esed fume tranquillement en scrutant dans le ciel des signes qu’il est le seul à distinguer. "Les camions sont là aujourd’hui, ça vaudrait le coup d’aller voir". On lui emboîte le pas quelque peu intrigué. La rue boueuse du village laisse vite la place à des pâtures détrempées, puis à des amoncellements pierreux de plus en plus importants, qui grimpent jusqu’à rejoindre le ciel bas du mois de novembre.
Arrivés au sommet, il nous est alors loisible d’embrasser le désert minéral qui s’étend à nos pieds à perte de vue. "Voilà, c’est là qu’on travaille –lâche Esed essoufflé. On est ici sur le terrain de la mine".
J’ai l’impression d’être sur la Lune. Ou à Verdun, si Verdun avait été sur la Lune. Ce paysage de dunes friables est le déchet rejeté par les mineurs depuis des décennies aux alentours des carrières qu’ils ont creusées. Certains monticules fument doucement dans l’air immobile du matin. "C’est le charbon qui brûle en-dessous, très profondément. Il se consume tout seul, comme dans les volcans."
Au bout d’un moment, on saisit mieux ce qui est en train de se passer ici. Mécaniques monstrueuses, les camions de la mine vont et viennent au loin sur une piste invisible. Ils déchargent le remblai issu du forage, créant ainsi de nouvelles dunes noires au milieu des montagnes fossiles blanchies par les éléments. Alors on distingue de minuscules silhouettes émergeant de la pierre et montant à l’assaut des éboulis. "Zut, il y a déjà du monde. Si j’avais su, j’aurais pris un sac et des outils" marmonne Esed. Et c’est vrai qu’il y a des gens, là, qui fouillent et retournent le remblai à la recherche de petits bouts de charbon. Ils en remplissent des sacs et des sacs qu’ils pourront ainsi vendre à bas prix sur le bord de la route.
"C’est notre seul moyen de gagner de l’argent. Un sac de 50 kilos se vend 4 KM (2 euros). Mais il faut payer quelqu’un avec une camionnette pour qu’il nous le transporte, et à la fin il nous reste à peine assez pour vivre. Comme on est des réfugiés, l’Etat nous interdit de travailler à la mine. Le travail dans les usines alentour est payé une misère, et il faut rajouter les transports qui engloutissent la moitié de la solde. Le village est loin de tout. Rien que le bus qui emmène les enfants à l’école nous coûte 100 KM par mois (50 euros)."
Je fais rapidement le calcul. Pour payer le bus qui emmène un enfant à l’école, il faut que son père ou sa mère ramasse plus d’une tonne de charbon par mois. Et le tout sans moyens techniques, ni machines ni véhicules. Ni aucune garantie de sécurité : "On vient ici à toute heure du jour et de la nuit. Dans le noir, c’est dangereux, les camions ne te voient pas. L’année dernière, l’un d’entre eux a fait s’écrouler une partie du remblai. Il y avait une femme en dessous. Elle est morte sur le coup".
En rentrant au village, je me suis demandé quelle folie avait pu pousser la communauté internationale à construire des maisons ici, loin de tout travail et loin de tout espoir. Mirela, qui travaille au développement des microprojets dans les camps, m’a conseillé avec malice de poser la question au ministère en charge des personnes déplacées. C’est ce que j’ai fait. Je n’ai pas eu de réponse. Je crois avoir compris ce qu’elle voulait dire. Il y a certaines personnes dans ce pays qu’on a volontairement abandonné au milieu du désert.
Le désert, ici, est la résultante humaine, psychologique et sociale d’une guerre qui a ravagé les individus et organisé le pillage, par une minorité opportuniste, de toutes les richesses du pays.
Le désert est né de la guerre civile, et tous deux se sont nourris mutuellement jusqu’à l’abîme.
Dans sa maison de Mrdići, autours d’un café -et noyés dans l’épaisse fumée des cigarettes- voilà comment Mevludin Betktić, 48 ans, nous raconte l’entrée des siens dans le désert :
"Bien que mes deux parents soient morts alors que je n’avais que 16 ans, me laissant toute la famille à charge, on peut dire que j’ai vécu une vie normale jusqu’au 16 mai 1992. C’est là que j’ai du fuir ma ville natale de Bratunac pour gagner Srebrenica, à dix kilomètres de là. En 1993, la ville est devenue une enclave défendue par les soldats de l’ONU. La vie y était assez dure, et l’aide alimentaire insuffisante. Mais il n’y avait plus d’armes dans la région, et l’école avait même recommencée. On a vraiment cru que la guerre était finie pour nous. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Les Serbes ont fini par prendre la ville. Tous ceux qui n’avaient pas confiance se sont enfuis à travers la forêt. Je faisais partie de ceux-là ; nous étions peut-être 15.000 hommes. Quant à ceux qui ont cru aux bonnes intentions des Serbes et qui sont restés, tous ceux là sont morts.
J’ai marché huit jours sans m’arrêter. La colonne a souvent été attaquée par les militaires serbes, et les gens ont fini par s’éparpiller en petits groupes. La peur nous avait envahis. Partout, il y avait des gens morts au pied des arbres. Finalement, je suis arrivé sain et sauf à Tuzla [zone contrôlée par l’armée de Bosnie-Herzégovine] alors que d’autres se sont perdus dans les bois et ont pris des mois pour y parvenir. C’est là-bas que j’ai retrouvé ma femme et mes enfants : les Serbes les avaient mis dans des bus, par milliers, pour vider la ville.
Mais finissez votre café, je vous emmène voir un ami."
Cet ami, Ramo Hasanović, 52 ans, a également connu la fuite éperdue à travers les bois suite à la chute de l’enclave de Srebrenica, le 10 juillet 1995. Il y a laissé son œil gauche. Les deux hommes - invalides à 70% - me confient que leurs souffrances les plus terribles sont invisibles.
Mevludin : "Mon problème, c’est que je revois toute la guerre. Je me souviens de tout et je fais des cauchemars toutes les nuits. Le médecin me donne des cachets pour me calmer".
Ramo : "Quand j’ai de quoi m’occuper, ça va. Mais quand je reste seul à la maison à ne rien faire, les souvenirs reviennent, alors je suis obligé de prendre des médicaments pour les nerfs."
Malgré cela, tous les deux seraient prêts à retourner vivre dans leur ville natale – Bratunac et Srebrenica, aujourd’hui en République serbe de Bosnie- s’ils le pouvaient.
Mevludin : "Si ça ne tenait qu’à moi, j’y retournerais tout de suite ! Malheureusement, les Serbes ont brûlé ma maison. Mais vous savez, mes sœurs vivent là-bas aujourd’hui, et il n’y a aucun problème avec les Serbes, tout le monde s’entend très bien".
Ramo : "J’ai envoyé une demande pour construire une maison à Srebrenica. C’était il y a cinq ans, et je n’ai jamais eu de réponse. Quand je vois l’attitude de notre gouvernement, je sais bien que je n’ai pas d’avenir. Regarde, ce camp était transitoire, et ça fait quinze ans que je vis dans une maison qui prend l’eau à chaque fois qu’il pleut. Tu as entendu à la télé ce matin ? Ils ont dit qu’ils allaient supprimer les visas. Moi, à cause de mes blessures et de mon œil, je ne pourrais pas émigrer. Mais si je le pouvais, je suivrais mes enfants plutôt que de rester ici à souffrir inutilement."
Et Mevludin de conclure : "Tu sais, je suis vieux ; pour mon avenir, je ne vois rien de mieux que ce que j’ai maintenant. Mais je suis heureux que les visas soient supprimés ; mes enfants pourront partir à l’étranger et espérer une vie meilleure que la mienne."
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