dimanche 6 novembre 2011 par BH Info - 0
Au sud de la Bosnie-Herzégovine, à deux heures de route de Dubrovnik, Mostar, l’une des villes martyrs des guerres de l’ex-Yougoslavie, panse aujourd’hui ses blessures et renaît à la vie.
C’est sans doute une fable trop cruelle pour être vraie : un couple de jeunes amoureux se donnait tous les soirs rendez-vous galant sur le pont de Mostar. Faisaient-ils des projets d’avenir en observant dans les eaux de la Neretva le reflet de leurs silhouettes enlacées ? Lui était Musulman et elle était Croate, à moins que ce ne fût l’inverse, peu importe, l’histoire nous dit qu’ils se sont faits tous les deux abattre par un sniper embusqué en haut d’une de ces collines qui étreignent la ville.
La guerre est finie depuis plus de dix ans et aujourd’hui, de jeunes mariés se font tirer le portrait sur le Stari Most, ce vieux pont détruit puis reconstruit autour duquel s’articule toute la cité. Gracieuse dans sa robe blanche qui lui dénude ses épaules, la mariée sourit un peu gauchement au photographe. Zijada, notre hôtesse, nous apprend que c’est à Mostar qu’il y avait avant la guerre le plus de mariages mixtes dans tout le pays. Mais c’est fini, dit-elle à regret, les petits Bosniaques vont désormais à l’école musulmane, les petits Croates vont à l’école catholique. Plus tard, chacun prend le chemin de son lycée respectif et plus personne ne se croise, sinon sur le pont, par hasard ou par inadvertance. Le boulevard de la Révolution nationale, souvenir de l’empreinte Tito, est devenu une invisible ligne de démarcation qui tranche la ville en deux. Pas difficile de s’y retrouver, il suffit de lever un peu les yeux autour de soi. On est toujours à l’ombre d’un clocher ou d’un minaret.
Zijada Zvonia appris le français quand elle a travaillé auprès des troupes de la Forpronu. Depuis, elle se passionne pour notre culture et quand on lui apprend qu’on vient de Brest, on l’écoute, estomaqués, nous réciter du Prévert. Elle nous parle de sa ville meurtrie avec autant de lucidité que d’espoir. L’espoir, c’est l’Europe. La réalité, c’est en partie le chômage et la corruption qui gangrène toute velléité économique. Vaille que vaille, Zijada réussit à s’en sortir, loue deux chambres de la maison que lui a léguée sa mère à des touristes qui de plus en plus nombreux viennent d’Allemagne ou d’Autriche. Encore au compte-gouttes voit-elle venir quelques Français. Parfois, on dirait que la guerre ne s’est achevée que le mois dernier. Beaucoup trop de maisons, disons une sur quatre, sont encore criblées de balles comme si elles avaient été victimes d’une lèpre sournoise. Cernés de grillages, de grands immeubles aux toits défoncés et aux ouvertures béantes sont restés en l’état. En quinze années de « paix », des arbres ont eu le temps d’y prendre racine. Un peu sinistre même si parfois, entre deux ruines, un bâtiment flambant neuf a été construit grâce à des fonds turcs ou saoudiens.
Et pourtant, impossible de ne pas succomber au charme envoûtant de cette ville. Peut-être à cause des ponts, la fierté des habitants de Mostar, les fameux ponts en dos-d’âne de l’époque ottomane, aux pierres lisses comme du marbre, qui ont été pour la plupart refaits à l’identique, à commencer par le plus célèbre, le vieux pont inscrit sur la liste du patrimoine de l’Unesco et qui domine de 29m la Neretva où de jeunes intrépides n’hésitent pas à plonger sous les applaudissements des passants. Le 9novembre 1993, au plus fort de cette guerre fratricide, un mortier croate est venu à bout de son tablier, ce qui eut pour effet de provoquer un tollé international et d’accélérer le processus de paix plus rapidement que ne l’avait fait la mort de milliers d’hommes et de femmes. Voilà maintenant sept ans qu’il a été inauguré en grande pompe par les deux communautés qui, l’espace d’une cérémonie, se sont donné l’illusion d’une possible réconciliation.
Mais ce soir, on dirait que toute la jeunesse s’est donné rendez-vous dans les rues et sur les places. Mostar, c’est grand comme Morlaix, par exemple, mais rarement il m’a été donné de visiter une petite ville aussi fiévreuse, aussi pressée de s’amuser comme s’il y avait urgence, justement, avant que le pire ne s’enclenche à nouveau. Quelques jeunes filles avancent voilées mais la plupart sont habillées « à l’occidentale ». Minijupes et talons aiguille. Elles n’ont pas connu la guerre mais elles ont enduré les terreurs de leurs mères et sans doute veulent-elles s’en débarrasser de cette peur qui n’est pas la leur, alors elles dansent sur la terrasse d’une boîte de nuit au son de la techno pendant que sur la façade lézardée du mur voisin est projetée la vidéo d’un défilé de mode parisien. Elles n’ont pas de boulot ou alors des petits boulots. Elles alpaguent les touristes aux portes des restaurants. Elles fabriquent des porte-clés fabriqués à partir de douilles ramassées dans les décombres qu’elles vendent trois francs six sous au marché de la vieille ville.
Mais partout, elles montrent leur joie d’être vivantes et belles. Aussi loin qu’elle s’en souvienne, Zijada nous explique que c’est une tradition à Mostar de se retrouver dehors le soir entre amis, de faire la fête. Et d’oublier aussi cette sale guerre entre peuples qui parlent la même langue et mangent les mêmes plats. La nuit tombée, des groupes de jeunes gens se retrouvent sur les rives basses de la Neretva. Ils s’interpellent bruyamment, rigolent sans complexe, se baignent à l’heure tardive et tournent autour des filles qui, même si elles n’ignorent pas qu’il est plus facile de reconstruire un pont que d’effacer des cicatrices, rêvent peut-être d’une robe de mariée au bras d’un beau garçon capable par amour pour elles de plonger du vieux pont dans les eaux glacées de la Neretva. Ce soir, Mostar ne veut être rien d’autre qu’une adorable et paisible petite ville engoncée dans sa vallée.
Hervé Bellec
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