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"Vivre et Mourir pour Srebrenica"/extraits

samedi 7 mai 2011 par BH Info - 0

11 juillet 1995, la petite ville bosniaque de Srebrenica, une zone protégée par l’ONU, tombe aux mains du général serbe Ratko Mladic. Le massacre a duré 3 jours et les victimes se comptent en milliers. Zejna, Azra, Dika, Mujo, Ibiš et quelques autres ont survécu à l’enfer et ont pu se réfugier en Suisse... Le récit de leur vécu est magistral, essentiellement humain, pour la mémoire comme pour les vivants.

Lorsqu’ils arrivent non loin de la barrière de la FORPRONU, ils constatent qu’il y a déjà beaucoup de monde qui se presse devant la base. Tirant sa mère et son père, portant son gros sac rouge sur son dos et son petitgarçon attaché sur sa poitrine, Azra se faufile dans la foule et s’arrête presque devant la barrière. Cinq autocars vides stationnent sur le bord de la route. Tout à coup, la masse bruyante et agitée se tait comme sur commande. Le général Mladić n’a pas encore terminé de faire le tour de Potočari. Il arrive à la barrière. Son visage a toujours cette même expression de rudesse et de cruauté.

« Écoutez-moi, y a-t-il parmi vous quelque parent proche, cousin ou cousine, de Zulfo Tursun ? » demande-t-il d’une voix forte.

La masse reste silencieuse.

« Nous entretenons d’excellents rapports avec lui, bien que nous ne soyons pas du même camp. Nous venons justement d’avoir une conversation par radio et il m’a prié de m’occuper de sa famille. »

La masse reste silencieuse, comme pétrifiée.

« Voilà, j’ai préparé une voiture, dit-il en montrant une Golf blanche, garée sur le bord de la route. J’ai décidé d’aider votre glorieux commandant et d’assurer la sécurité et le transfert de sa famille jusqu’à Tuzla. »

La masse reste toujours silencieuse.

« Je répète encore une fois ma question, mais c’est la dernière fois. Y a-t-il parmi vous de la famille de Zulfo Tursun ?

Moi ! dit une voix de femme.

Allez, libérez le passage, laissez passer cette femme. »

La foule s’écarte pour lui faire un passage. Elle est jeune, rondelette, en saroual blanc, la tête couverte d’un foulard. Elle avance d’un pas sûr. Le général Mladić lui indique de la main ses assistants qui l’attendent à côté de la voiture. Alors qu’elle se rapproche de la voiture, l’un d’eux lui ouvre galamment la portière arrière. La femme arrive, se penche pour monter. Tout à coup, elle se retourne, le visage ahuri, se redresse, fait un pas comme si elle voulait faire demi-tour, revenir vers la foule… Et, après avoir perdu connaissance, s’écroule à côté de la voiture.

« Allez, les gars, aidez-la à monter », dit le général tout en gardant le même visage impassible.

Les assistants s’approchent, relèvent le corps inanimé et le poussent dans la voiture.

...

Le général Mladić entre dans la fabrique de grenaille de plomb.

« Que se passe-t-il ? De quoi avez-vous peur ? », demande-t-il. Il balaie le hall du regard. Il y a des hommes. Ici aussi. La plupart sont âgés mais il y en a aussi de très jeunes. Et il y a également des malades.

« Vous n’avez rien à craindre », dit-il. Il continue à déambuler dans le hall afin d’en faire le tour complet. La foule recule en silence pour laisser passer Mladić là où il a décidé d’aller, jusqu’à cet endroit qu’il a désigné d’un geste de la main ou de la tête ou d’un coup d’oeil cruel et glacial. Dès qu’il a fait quelques mètres, entouré de trois gardes du corps, une dizaine de ses soldats commencent à choisir les hommes.

« Toi ! Toi ! Toi ! »

Les soldats arborent un double rang de cartouches rutilantes formant un croisillon sur leur poitrine. Ils portent nonchalamment leurs fusils à la main sans les pointer sur la foule. De lourds pistolets noirs dans leurs fourreaux et des pelotes de fin fil d’acier pendent à leurs ceinturons. Chacun d’eux porte un long couteau dont le manche épais émerge d’un fourreau brun foncé. Ils ont également une paire de menottes.

« Toi ! Toi ! Toi ! », disent-ils, ni trop haut, ni trop bas. Juste d’un ton ferme, celui du commandement militaire.

« Toi ! », et l’homme se lève sans discuter.

« Toi ! », et le vieillard se lève ou plutôt ceux qui sont autour de lui l’aident à se lever.

« Toi !, ordonnent-ils en s’adressant à un homme allongé par terre.

Je suis malade. Je ne peux pas me lever, répond avec peine l’homme allongé.

Tu es blessé ? Combattant ?

- Je ne suis pas un combattant. J’ai été blessé par un éclat d’obus. J’allais rechercher ma vache dans mon champ.

Toi et toi, portez votre combattant ! »

Le général Mladić est dans le hall, tandis qu’à dix mètres de lui, ses soldats emmènent des hommes, mais il ne se retourne pas. Il s’adresse à la foule.

« Vous n’avez rien à craindre. Vous allez rejoindre vos parents à Kladanj. Vous y allez tous. Vous jouissez de la protection de l’armée serbe. »

...

Le lendemain matin, peu importe à Mehdin ce qu’il adviendra de lui. Il ne lui vient même pas à l’idée qu’ils pourraient être échangés ou que les étrangers, qui savent bien qu’ils sont là, sur ce pré – ils ne peuvent l’ignorer puisque des centaines d’autocars et de camions transportant des femmes et des enfants sont passés à côté d’eux –, vont prendre les mesures nécessaires pour les protéger. Les images terrifiantes de sa chute dans l’abîme se font de plus en plus rares ce matin. Maintenant, elles défilent plus lentement à cause de la fatigue, elles ont perdu leur couleur et leur force et elles ne lui font plus peur. Ce matin, il n’a plus peur de rien. Les deux seules sensations qui restent accrochées à l’intérieur de son corps, comme un fauve s’accroche à sa proie avec ses griffes acérées, ce sont la faim et la soif.

« Levez tous les trois doigts ! s’écrient les soldats. Le général Mladić arrive. »

Les détenus obtempèrent et lèvent les trois doigts. Mehdin, lui aussi, s’exécute, mais il n’a aucune idée de la signification de ce geste. Il ne sait plus qui est celui qui arrive, ses paupières se referment. Son bras droit levé retombe mollement. Son voisin le pousse fortement du coude de son bras levé pour saluer le général. Le garçon sort de sa torpeur et comprend ce qui se passe. Tout s’éclaircit.

« Il faut que vous teniez bien haut les trois doigts et quand il sera arrivé, commencez à applaudir fortement, explique un jeune soldat. Il ne faut pas que vous cessiez d’applaudir avant d’en avoir reçu l’ordre. »

« Est-ce clair ? » hurle le soldat au crâne rasé, celui qui avait sommairement exécuté le fugitif, la veille. En l’honneur de son général, il était descendu du char, comme les autres. « Il faut que vous applaudissiez chaleureusement le général ! »

Le général Mladić arrive dans une sorte de voiture militaire bigarrée – vraisemblablement une vieille Golf. Il porte un uniforme militaire kaki. Il a retroussé les manches de sa chemise. Il est suivi de près par deux gardes du corps, membres de la police militaire, en uniforme noir aux épaulettes rayées de bleu. Il est d’abord accueilli par les trois doigts levés en l’air. Puis retentissent des applaudissements fournis.

« Y a-t-il une gonzesse pour moi ici ? » s’écrie l’un des gardes du corps du général. Les applaudissements retentissent toujours, tandis qu’il scrute les rangs des détenus. Il n’y a pas de femmes, seuls les hommes ont été faits prisonniers.

« Que Naser se rende !, vocifère le général. Que Naser se rende ! »

Les applaudissements n’ont toujours pas cessé, puisque personne n’en a donné l’ordre.

« Que Naser se rende ! Je vous garantis le transport et la sécurité, s’il se rend ! Si Naser se rend, il ne vous arrivera rien. »

Il s’avance un peu, ce qui s’avère nécessaire car les rangées de prisonniers sont très longues, puis il se remet à brailler : « Que Naser se rende ! »

Pendant plus d’un quart d’heure, le général demande aux détenus impuissants, de lui livrer le célèbre commandant de Srebrenica. Il leur promet la vie sauve si Naser se rend. Or Naser est à Tuzla, en sécurité, il n’est pas parmi les détenus. Il le sait aussi bien qu’eux. Pendant tout ce temps, les détenus continuent à applaudir. Quand le général Mladic remonte en voiture et prend la direction de Bratunac, ils se sentent soulagés. Cet interminable applaudissement les a épuisés. Ils s’enferment chacun dans leurs pensées et baissent la tête. Il ne leur reste qu’à attendre. Cette attente se prolonge indéfiniment. Ils replongent dans la torpeur et dans la lassitude. Longtemps, il ne se passe rien, puis de nouveaux détenus arrivent. Les détenus d’hier lèvent la tête presque imperceptiblement, prudemment, pour regarder les nouveaux venus. Parmi eux, il y a sûrement leurs cousins ou des connaissances. Les yeux de ceux qui reconnaissent leurs proches se troublent encore plus de tristesse. Certains ne peuvent retenir leurs larmes qui coulent sur leur visage. Ils ne les appellent pas, ils n’osent pas proférer une seule parole.

Mehdin a du mal à tenir sa tête droite sur ses épaules, tant elle lui semble lourde à porter. À travers le brouillard gris ajouré qui lui voile les yeux, il aperçoit un camion, arrêté au milieu de la route, non loin de lui. C’est alors qu’il sent une main qui lui secoue l’épaule. À peine distingue-t-il le soldat qui se tient devant lui.

« Lève-toi ! », dit le soldat. Son visage se déforme. Il se rétrécit puis disparaît, se tache de petites nuées grises. « Tu vas monter sur ce camion-là, dit le soldat, froidement. Tu es libre. »

Le soldat ne lui lâche pas l’épaule tant qu’il lui parle.

« Je veux que tu saches une chose. » Le visage dilué du soldat s’approche du sien. « Je ne te libère pas parce que je pense que tu dois survivre. Je veux que tu dises aux tiens ce que nous vous faisons. »

Extraits du livre "Vivre et Mourir pour Srebrenica" de Mihrija Fekovic-Kulovic (Editions Riveneuve, Paris 2010) Prix public TTC : 20€, 314 pages

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