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Maya Ombasic (Mostarghia) : Rendez-moi mon pays. Rendez-moi ma vie, mon pont et ma ville

lundi 22 mai 2017 par Zehra Sikias   Partagez sur FacebookTwittez cette information

Avec la dernière guerre, la Bosnie a accouché de plusieurs grands écrivains de l’exil : Aleksandar Hemon, Miljenko Jergovic, Igor Stiks, Velibor Colic... Désormais, il faudra compter aussi sur une femme : Maya Ombasic, enfant de Mostar, aujourd’hui installée à Montréal où elle enseigne la philosophie. Dès la publication de son premier livre « Chroniques du lézard » sur le Cuba, Maya Ombasic est remarquée et reconnue au Canada, mais avec son deuxième livre consacré à Mostar, la jeune femme connaîtra un grand succès international. Coup de coeur du Salon du Livre des Balkans 2017 à Paris, « Mostarghia », publié aux prestigieuses éditions Flammarion, est un livre poignant que Maya dédie à son père Nenad, décédé d’un mal qu’elle nomme la mostarghia.

Pour les amoureux de Mostar, il est impossible de résister à la force de l’histoire de cet inconsolable Mostarac dont le caractère slave et balkanique poussé à l’extrême, drôle, tendre et violent à la fois, incarne parfaitement la capitale de l’Herzégovine, sa poésie, sa mentalité ensoleillée et contrastée, sa douceur, sa chaleur, l’exubérance de ses couleurs mais aussi hélas sa tragédie. Interview

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Maya Ombasic

Mostraghia est un roman dédié à la nostalgie de sa ville natale, Mostar, dans le sud de la Bosnie-Herzégovine, et un hommage rendu à son père peintre et érudit qui, arraché à sa ville adorée, n’a jamais accepté sa condition de déraciné et qui en est mort à 54 ans. Un père antireligieux qui refusera de voir Mostar transformée. C’est à lui que Maya s’adresse dans ce récit où elle ose avouer qu’il n’était pas parfait et où elle décrit sa lente agonie.

BH Info : Dans « Mostarghia », vous racontez l’histoire de votre père et surtout celle de l’exil de votre famille de Mostar à Montréal, en passant par Ljubuski, Split, l’Italie et la Suisse. Une histoire très douloureuse notamment pour votre père, un personnage extraordinaire que vous décrivez comme un père omniprésent et insupportable dans tous les sens du terme et un « Mostarac » jusqu’au bout de ses ongles.

Maya Ombasic : Le premier moteur pour écrire ce livre, c’est le vide qui restait après son décès. Il était tellement omniprésent que le jour où il était parti, je me suis demandée comment j’allait vivre sans lui. Je me suis retrouvée comme un bateau à la dérive. Avec Mostarghia, je voulais lui redonner la vie et en lui redonnant la vie dans la littérature, je voulais donner du sens à notre histoire. Grâce à la littérature, j’ai accouché d’une histoire qui à priori n’avait pas de sens et quand c’est sorti de moi, j’ai compris qui il était pour moi et qu’est ce qu’il fallait que je transmette après.

BH Info : Le livre s’intitule Mostarghia, un mot que vous avez trouvé et qui signifie la nostalgie de Mostar. Pour votre père, c’est véritablement une maladie dont il est mort.

Maya Ombasic : Mostargia est une maladie qui a fait beaucoup souffrir mon père mais aussi tous les gens de sa génération originaires de Mostar. C’est la nostalgie pour une ville qui n’existe plus, une ville cosmopolite où les gens se mélangeaient sans forcément se poser la question, une ville où la religion relevait plus de la tradition et du rattachement familial, une ville socialiste et anti-fasciste. Aujourd’hui, Mostar est une ville de l’ultra-nationalisme, des ruines et des déceptions.

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Maya Ombasic, Coup de coeur du Salon du Livre des Balkans 2017, Paris

BH Info : Ton père fascine surtout par son côté excentrique. Artiste dans l’âme, il supporte si mal l’exil qu’il devient dépressif, alcoolique, extrême dans tous ce qu’il fait. Pour l’enfant et la jeune femme que vous étiez, il était insupportable. Toutefois, derrière cette facette difficile de sa personnalité, il est très attachant car il s’agit d’un personnage incorruptible et pure, qui ne se laisse pas manipuler ni « pervertir » par le nouveau monde où il vit. Pour le socialiste qu’il était, l’Occident et le capitalisme sont un monde sans âme, inhumain, froid, une terrible déception...

Maya Ombasic : La Yougoslavie est un paradis perdu d’un monde sans division, d’une cohésion des peuples et des religions, d’un cosmopolitisme tout naturel. C’est une perte pour mon père mais aussi pour le monde où seulement périodiquement surgissent des paradis du cosmopolitisme tels que le Carthage, Alexandrie, la Syrie... Mon père ne pouvait pas accepter sa nouvelle vie. Il vivait cette situation comme la fin du monde. Il était sans compromis, il refusait de s’intégrer. Même une nouvelle langue, il ne voulais pas l’apprendre car cela signifiait « la perte de soi ».

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Maya Ombasic, Salon du Livre des Balkans 2017, Paris

BH Info : Pour vous qui essayez de vous inventer une nouvelle vie, c’est souvent difficile de le comprendre mais en même temps, vous captez merveilleusement toutes les subtilités de cette mentalité balkanique poussée à l’extrême. Mais il est vrai aussi que parfois il est d’une lucidité désarmante et qu’on ne résiste pas à adhérer à ses raisonnements.

Maya Ombasic : Il pointe les réalités que je ne voyais pas. Il disait par exemple que l’Amérique est un immense continent qui a peur du noir. Parce tout est toujours très illuminé, toutes les institutions sont illuminées toute la nuit, devant les portes des gens il y a toujours beaucoup de lumière. Le problème environnemental que cela pose, personne n’y pense vraiment. Comme ça se fait qu’une civilisation si avancée a si peut du noir, me disait-il. Avec ses yeux enfantin, son regard lucide, il me faisait voir le monde différemment, et au final il avait souvent raison.

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Maya Ombasic, Coup de coeur du Salon du Livre des Balkans 2017, Paris

BH Info : Après mille péripéties et une vie passée loin de Mostar, vous découvrez ce que c’est d’appartenir à un lieu lors des funérailles de votre père ?

Maya Ombasic : J’ai quitté Mostar à l’âge de 11 ans. Dix-sept ans après, lorsque je reviens pour enterrer mon papa, je ne connais plus personne à Mostar. Mais je suis surprise de voir des milliers de gens venir assister aux funérailles de mon père. Malgré des années d’absence, il est resté un enfant du pays. Et à travers lui, moi aussi. Car si moi je ne connais pas ces gens là, eux ils me connaissent. A la poste par exemple, je devais envoyer quelque chose par DHL qui tout le monde le sait applique partout ses tarifs à l’international. Ce n’est pas négociable. Mais au moment où je dis mon nom à l’employé de la poste, il me reconnaît en tant que fille de Nenad et me donne des réductions de tarifs. C’est un détail anodin mais qui veut beaucoup dire. J’ai compris ce que c’était que d’appartenir à un lieu. Si je meurs à Montréal, qui va venir à mes funérailles ? Peut-être quelques amis, mais pas toute une ville comme ce fut le cas pour mon père... C’est une question existentielle qui mérite qu’on y réfléchisse.


propos recueillis par Zehra Sikias

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