mercredi 31 août 2011 par BH Info - 1
Par Jacques-Olivier David
La Marche pour la Paix à Srebrenica 2011. Le premier jour est long (le plus grand nombre de kilomètres), le deuxième jour est dur (passage du mont Udric) et le troisième jour est triste (l’arrivée à Potocari). Mais quel est le sens de la marche ? Comment marcher pour se souvenir et revendiquer ? Qui étaient ceux qui marchaient ?
"Dans la nuit du 11 au 12 juillet 1995, une colonne composée d’environ 14.000 civils, principalement des hommes, et de quelques femmes et enfants, fuit l’enclave dite "zone protégée de Srebrenica" pour échapper aux forces serbes et rejoindre les territoires libres. En file indienne pour éviter les mines, et s’étendant sur plusieurs dizaines de kilomètres, au matin du 12 juillet, la fin de la colonne démarre à peine de son point de départ, les hameaux de Susnjari et Jaglici. Alors qu’environ près d’un millier de soldats très peu équipés sont en tête pour « percer » les lignes serbes, la colonne sera très vite attaquée, bombardée, divisée et décimée. Entre le 12 et le 19 juillet, près de 7000 hommes de 12 à 80 ans, seront tués dans les bois ou principalement faits prisonniers puis exécutés sur différents sites (8372 hommes seront assassinés).
Depuis onze ans, une marche commémorative rappelle ces crimes de génocide et contre l’humanité commis contre les civils bosniaques musulmans de Srebrenica et de sa région par les forces serbes de la "Republika Srpska" avec l’appui de Belgrade.
Ami de la Bosnie-Herzégovine depuis de nombreuses années, suite à l’incitation de l’artiste Marie Ponchelet, engagée aux côtés des femmes de Srebrenica, j’ai participé pour la première fois à la marche pour la paix du 8 au 12 juillet 2011. Elle a rassemblé pour cette 7ème édition près de 7000 marcheuses et marcheurs. Après avoir été initiée en Suisse par Ivar Petterson dans le cadre de "l’association des survivants de Srebrenica", elle se fait en Bosnie-Herzégovine depuis 6 ans. Chaque année, cette marche internationale rassemble de plus en plus de personnes. En 2005, pour sa première édition, on comptait 600 participants. Des milliers de Bosniens de tout le pays, mais aussi de la diaspora (Allemagne, Suède, Suisse…), et plus d’une centaine d’internationaux participent désormais à cet événement. Son comité d’organisation, dirigé par Mohamed Durakovic, comprend cinq communes : Srebrenica, Potocari, Milici, Bratunac et Zvornik, une association d’habitants et des représentants de différentes instances. Les marcheurs se retrouvent dans le village de Nézuk, point de départ, et lieu d’arrivée de la colonne le 17 juillet 1995. Après une marche de trois jours sur une centaine de kilomètres, à compter de 25 à 35 kilomètres par jour, traversant les cinq communes, des chemins escarpés, des forêts, des cols, des villages, nous rejoignons Potocari et son Mémorial la veille de la commémoration annuelle. Il est dit sur la marche : "Le premier jour est long (le plus grand nombre de kilomètres), le deuxième jour est dur (passage du mont Udric) et le troisième jour est triste (l’arrivée à Potocari)".
Mais quel sens a pris pour moi cette participation ? Comment marcher pour se souvenir et revendiquer ? Comment s’est-elle déroulée ? Qui étaient ceux qui marchaient ? Quel est le sens politique de cette marche ?
Son existence étant déjà en soi, un geste et un espoir immense. Il est important de souligner que cette marche commémore le souvenir des 14.000 civils de la colonne et des 8372 hommes assassinés en juillet 1995, mais aussi de toutes les victimes des crimes commis par les Serbes dans cette région de la Podrinja-Drina entre 1992 et 1995 (exécutions massives, disparitions, viols systématiques, internements, sévices et assassinats concentrationnaires, sièges des villes, destructions et pillages de centaines de communes… ). Il faut revenir sur la signification particulière de cette marche. Tout d’abord, il est intéressant de savoir qu’elle fut d’abord initiée en Suisse, entre 2000 et 2004, ce qui souligne son caractère symbolique et universel. Elle rassemblait quelques centaines de personnes. Dès 2004, Ivar Petterson a proposé à certains Bosniens de faire la marche en Bosnie, et en sens inverse du chemin emprunté par la colonne en 1995.
Cette proposition fut retenue, inscrivant ainsi, dans la commémoration même, "un travail de mémoire par une initiation sur le terrain", notamment pour tous les jeunes Bosniens, et "une reconnaissance du courage" et de la résistance de toute la colonne. Le sens donné à cette marche implique un droit au retour chez soi, un retour sur les traces des disparus, et un signe manifeste de justice et d’espoir, pour une coexistence pacifique, et un avenir pour la République de Bosnie-Herzégovine.
Cette marche commémorative est aussi un lien de solidarité entre tous les Bosniens rentrés dans leurs villages ou leurs villes, souvent isolés et en difficulté. La marche est enfin solidaire des revendications des associations de rescapés de Srebrenica et de toute la région : aide à la recherche des disparus - exhumations, identifications et inhumations -, faire la vérité sur les crimes commis entre 1992 et 1995, obtenir l’arrestation et le jugement des criminels, et aider les rescapés bosniens déplacés, et réfugiés en Europe.
Il est à noter que jamais dans les commentaires et les discussions, la confusion ne se fait entre la marche commémorative – "Mars mira" - et "la colonne", terme qui renvoie spécifiquement aux faits survenus entre le 11 et le 17 juillet 1995.
Ce qui m’a immédiatement impressionné est la détermination et la dignité de la plupart des marcheurs, mais aussi leur jeune âge, leur enthousiasme et parfois leur impréparation. Nous marchons pour se souvenir, pour la paix, mais toujours seul parmi 7000 personnes, dans le bruit sourd et continu de milliers de pas, traversant des paysages magnifiques, sous un soleil radieux. Puis au détour d’une route, d’un bois, le long d’un champ, surgissent de petits panneaux avec les photos de charniers primaires, secondaires ou tertiaires * : ici 60, ici 150, ici 250 fils, maris, frères, cousins, amis...
Chaque instant le terrain et les marcheurs vous rappellent les crimes et la guerre : maisons incendiées, présence des mines, cimetières et petits monuments commémoratifs, le handicap d’un marcheur, le récit d’un rescapé de la colonne ou d’un habitant qui vous parle de sa mémoire macabre des lieux…
L’autre point fort de la marche est ce qui se noue entre les participants durant les trois jours. Absorbés par l’effort, de nombreux groupes existent déjà ou se forment, une solidarité se met en place, des discussions s’engagent en marchant, lors des pauses ou en se prolongeant le soir sous les tentes prêtées par l’armée (on peut assister ici à des témoignages, des discours et des projections de films). La marche est aussi un lien très fort avec les rescapés revenus en Republika Srpska. Tout le long du chemin, dans chaque village ou hameau traversés, ils nous offrent hospitalité et soutien, le temps d’une pause, avec du café, de l’eau, parfois de la nourriture. Ils nous encouragent, nous saluent… Les internationaux autour d’Ivar et de Djile logent chez l’habitant les 3 soirs, ce qui favorise une petite économie locale et des rencontres avec des villageois rentrés chez eux. Ma difficulté était de ne pas parler le bosniaque, mais un compagnon de marche, réfugié en Suisse, nous aidait pour la traduction. Le premier soir, nous dormons dans le village de Nezuk, lieu de rassemblement pour le départ, le lendemain, 8 juillet.
Lors de la première étape vers Kamenica, lieu d’un important massacre, je rencontre Semir, un jeune Sarajévien qui a habité en France. Il me dit que cette année, il est heureux de savoir qu’ils sont près d’une centaine d’étudiants et de jeunes salariés de Sarajevo à participer à la marche. Il s’est confectionné une canne à partir du bois d’une pelle, et pour le manche, il a utilisé un plastique adhésif comme on en trouve sur les raquettes de tennis.
Chaque marcheur porte distinctement autour du cou un badge avec son numéro aux couleurs du drapeau bosnien. Les règles de la marche sont rappelées au dos du précieux sésame. La marche est une initiative privée et indépendante, qui doit rester digne, laïque et apolitique. Elle fait appel à la discipline et la tenue de chaque participant. Les seuls drapeaux autorisés sont ceux du pays : le bosniaque, blanc, bleu et or, aux fleurs de lys, de 1992-1998, et le nouveau, bosnien, aux couleurs européennes (parfois apparaissait, le drapeau vert avec le croisant, allusion à la Bosnie musulmane et ottomane). D’autres sont tolérés comme ceux des villes, des syndicats ou d’associations professionnelles. On peut voir quelques petits fanions des internationaux sur leurs sacs à dos signalant ainsi les pays représentés : Turquie, Angleterre, Suisse, Monténégro, Kosovo, France, Allemagne, Italie…
On peut noter la présence de quelques drapeaux d’Arabie-Saoudite ou wahabites faisant référence à la fois à la 4ème brigade et à l’aide saoudienne aujourd’hui en Bosnie…
Nous logeons ce soir-là dans une famille dont le mari a eu une jambe arrachée par une mine. Il nous raconte comment des membres de sa famille ont été assassinés en 1992 dans la maison même.
Le deuxième jour, entre Kamenica et Mravici, nous passons le pont de bois de Glodi reconstruit il y a quelques années par la sous-commune de Kamenica (avec l’aide de la ville de Genève). Il enjambe une belle rivière, la Drinica, affluent de la Drina. Après une pause, nous gravissons difficilement le mont Udric qui culmine à près de 1000 mètres. Nous croisons, un jeune Turc originaire de Bursa complètement perdu, et nous l’aidons à retrouver son groupe.
Dans le village de Babici, autour d’un café, une femme nous parle d’une colonne de 400 civils, en février 1993, qui a traversé les lignes serbes dans la neige à partir des villages de Cerska et Konjevic-Polje. Cet événement se déroula au moment de la contre-offensive serbe sur la zone qui aboutira, en mars, à l’isolement de Srebrenica des territoires contrôlés par les Bosniaques. Elle nous raconte comment un bébé et sa mère sont morts de froid. Un peu après, nous voyons surpris un très jeune marcheur, de 11 ou 12 ans. Nous demandons au garçon, "mais quel âge as-tu ?" Il nous répond fièrement : "mais, j’ai 15 ans !".
Je me retourne, et voit la marche en file continue s’étirer dans la colline, en lacet, sur des centaines de mètres ! Des liens, d’année en année, se sont créés entre les habitants des villages traversés et les marcheurs, c’est ainsi que nous sommes invités à prendre un café et goûter un miel délicieux fabriqué par un vieil apiculteur et sa famille. La marche était ouverte par des policiers bosniens, quelques militaires et des rescapés. Ils tenaient une immense banderole blanche indiquant "Marche internationale pour la paix", derrière suivaient les individuels, des familles entières, des groupes d’amis, mais aussi des groupes plus « institutionnels » venus de tout le pays, et souvent habillés du même tee-shirt : là un syndicat de mineurs de Tuzla, ici les sauveteurs de Gorazde, là les pompiers de Bihac, ici les randonneurs de Sarajevo ou une entreprise de Zenica… Le sigle du SDA, le parti musulman de Bosnie, apparaît un peu partout, sur des tee-shirts, des casquettes...
L’équipe du comité d’organisation en tenue blanche, et les membres de la Croix-Rouge de Tuzla, encadrent parfaitement les marcheurs assurant soins, assistances, orientation et distributions d’eau. Pour des raisons d’économie et de propreté des sites traversés, à la différence des années précédentes, il n’a pas été distribué de sac-repas. Malgré la présence de déchets (bouteilles et sacs plastiques, cannettes, barquettes…), on me rapporte qu’il y a tout de même moins de détritus cette année jonchant le chemin. Des pauses se font régulièrement pour que la marche puisse se regrouper et souffler, mais pas toujours à l’ombre. C’est ainsi que nous ne pouvons pas tous échapper au soleil avec parfois des températures de 35 à 40°.
Quelques marcheurs chantent des chants bosniaques en hommage à Alja Izetbegovic, à la Bosnie-Herzégovine ou sur Bairam. Comme chaque année, et malgré les injonctions des organisateurs leur demandant de se taire, un petit groupe de jeunes marcheurs, Turcs et Bosniens, crient "Allah est grand" à chaque fois qu’il croise un policier ou un village serbe. Je n’assiste pas à d’autres provocations, excepté, un gamin serbe à côté d’un adulte, faisant semblant, de loin, de tirer avec ses bras sur la marche.
Le temps d’une pause, des jeunes Bosniens sans préparation, baskets trouées aux pieds, nous demandent un peu de nourriture. Nous leur donnons volontiers, un fruit, du chocolat, du jus et du pain. Les ravitaillements en eau, soit par camions citernes ou en petites bouteilles, sont disposés judicieusement le long du trajet. Sous un soleil intense, les gourdes et bouteilles vides, ils sont pris d’assaut. Des marcheurs cueillent des prunes dans les arbres qui bordent le chemin. En fin de journée, le long d’une route, nous nous arrêtons dans le jardin d’une famille dont l’homme, d’une quarantaine d’années, est un rescapé de Srebrenica. Sa femme nous offre un café. Sa jeune sœur, réfugiée aux Etats-Unis est présente avec sa fille de 5 ans. Elle n’avait pas vu son frère depuis 10 ans. Sa soeur lui propose de raconter, mais il se met à pleurer. Nous le réconfortons comme nous pouvons.
Le soir du deuxième jour, à Pobudje, le groupe d’une trentaine d’internationaux est accueilli chaleureusement chez Djile, un des rescapés de la colonne et l’un des organisateurs bosniens de la marche. Il parle français pour avoir vécu en Suisse pendant près de trois ans. Il est revenu dans son village, et a reconstruit sa maison et une ferme. C’est un paysan de 37 ans grand et fort, d’une disponibilité et d’une gentillesse de tous les instants. Ils ont trois enfants, dont le plus jeune a à peine deux ans. Sa femme, nous offre généreusement un « bortch », du burek et du poulet.
Bientôt, à notre grande surprise, nous sommes rejoint par une quinzaine de jeunes étudiants (dont des Américains et des Britanniques) d’une association de prévention et d’étude de crimes de génocide et contre l’humanité, basée à Londres, Aegistrust. Je fais la connaissance d’une jeune Américaine d’origine Tutsi, rescapée du génocide en 1994, qui travaille pour la fondation Spielberg.
Entre le 12 juillet et le 11 septembre 1995, Djile a échappé aux massacres en se cachant dans les bois, traqué, affamé, accompagné de deux ou trois camarades, il pourra enfin rejoindre ses proches à Tuzla qui le croyaient disparu. Dans la colonne de nombreuses personnes s’étaient suicidées. Les Serbes pour tromper les civils de la colonne, les appelait au porte-voix, en leur promettant la vie sauve. Ils obligeaient aussi des pères ou des frères à appeler leur groupe en leur disant qu’ils auraient la vie sauve. Ceux qui se sont rendus, ont tous été assassinés.
Djile me fait remarquer qu’à Pobudje, avant 1992, il y avait 19 hameaux rassemblant 2000 personnes majoritairement musulmanes, aujourd’hui on compte 700 habitants.
Le 10 juillet, la dernière étape, nous emmène de Mravici à Potocari. Un témoin nous parle de "la prise" d’un char, d’armes et d’un officier serbe par les soldats de la colonne, le 16 juillet 1995. Nous apprenons aussi qu’une marche équivalente à la nôtre se fait en souvenir de la colonne de Zepa, avec 300 marcheurs sur deux jours. Ils arriveront en même temps que nous à Potocari. Le chemin est plutôt bien aménagé, élargi et creusé à certains endroits, nettoyé, balisé, notamment grâce au travail d’Emmaüs Bosnie, sur un tronçon de cinq kilomètres, peu avant la fin de la deuxième étape. A l’arrivée à Sunsjari, nous sommes accueilli par un podium et des discours des organisateurs, de l’ambassadeur américain en Bosnie et de Bakir Izetbegovic, en tant que membre de la Présidence.
Nous parcourons les derniers kilomètres, et au détour d’un chemin, en contre-bas, apparaissent les milliers de tombes du cimetière-mémorial de Potocari. Un photographe allemand surgit et prend au flash, et en gros plan, les visages exténués des marcheurs.
Plus nous nous approchons du mémorial, plus l’émotion est forte. La marche se met à passer entre deux rangées de personnes qui nous attendent et nous observent, certains prient, d’autres nous applaudissent, les curieux et les caméras sont là.
Nous longeons le mémorial, je vois défiler les tombes. Je suis profondément ému. Le sens de notre présence n’a jamais été aussi fort. Enfin, nous rejoignons exténués nos camarades de marche pour nous désaltérer et nous reposer.
Le lendemain, dans la foule des 15 à 20.000 personnes, nous assisterons aux cérémonies et à la lecture des noms des 613 hommes inhumés ce lundi 11 juillet 2011.
Jacques-Olivier David
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