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La Ville dans le Miroir

vendredi 2 novembre 2012 par BH Info   Partagez sur FacebookTwittez cette information

Roman de Mirko Kovač... La “ville dans le miroir”, c’est Dubrovnik, la prestigieuse, qui, dans son enfance, exerçait sur l’écrivain une fascination quasi mystique, mais aussi l’ogresse qui, régulièrement, “grâce à quelque sorcellerie, capturait et séquestrait” son père, commerçant pauvre, bohème et philosophe, quand mère et enfant s’alliaient pour survivre.

La Ville dans le Miroir

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Roman de Mirko Kovač

Prix : 25,00 EUR
(Frais d’envoi inclus)
Editions M.E.O.

Roman, 2010
Titre original « Grad u Zrcalu », Fraktura, 2007.
Traduit du croate par Spomenka Džumhur et Gérard Adam
ISBN : 978-2-930333-33-5
Nombre de pages : 308

Le roman

Roman autobiographique, ce “nocturne familial” dans les premières années de la Yougoslavie titiste, à la fois tendre, mélancolique et sans complaisance, infiltré de brèves réflexions sur la littérature et l’existence, est empreint de la pensée que “notre vie n’aura pas été ce que nous avons vécu, mais ce dont nous nous souvenons.” Un écrivain majeur fouille ses racines en quête des sources de son inspiration.

Extrait

Ce manuscrit est longtemps resté dans un tiroir, et pourtant j’avais voulu le publier, le croyant terminé, après avoir effectué les dernières corrections et supprimé quelques fautes, j’avais même demandé à l’imprimeur deux tirés à part, soit six ou sept chapitres, et puis, la nuit précédant l’impression, j’ai fait un rêve aussi clair qu’une vision, qui s’écoulait dans la mer. Le livre était paru, on m’appelait à l’imprimerie pour me montrer les premiers exemplaires. Je le tenais en main, j’étais heureux de le voir bien fait, mais je n’avais personne avec qui partager ma joie, autour de moi il n’y avait que des ouvriers imprimeurs, des visages tout à fait inconnus. Ils m’observaient, attendant que j’empoigne le livre, le regarde, le feuillette, ce que d’ailleurs je faisais, mais à ce moment s’est produit quelque chose de pénible, qui m’a rendu triste et en même temps m’a terrifié : les pages que je feuilletais se détachaient et s’éparpillaient autour de moi, et les ouvriers riaient, prenant un malin plaisir à cette mystification. J’ai saisi un deuxième exemplaire, un troisième, un quatrième, d’autres encore, tous se décomposaient de la même façon ; il ne me restait entre les mains que les couvertures, pareilles à des ossements, et un ouvrier imprimeur m’a dit : « Vous avez écrit un livre qui se décompose. » Je me suis agenouillé par terre, j’ai ramassé quelques feuillets des ouvrages détruits, j’ai voulu en lire tout haut quelques lignes, mais n’ai pas été capable de prononcer le moindre mot, ma voix me trahissait tant j’étais épouvanté de voir mon livre publié dans une écriture incompréhensible, faite de caractères inconnus ; je pouvais seulement comprendre que, sur chaque page, était inscrit mon nom. Je me suis réveillé en sursaut, trempé de sueur, hors d’haleine, et, sous le coup de ce rêve, j’ai retiré le manuscrit de l’imprimerie, peut-être de façon naïve et précipitée, mais j’ai interprété ce cauchemar angoissant comme le décret d’une censure intérieure m’interdisant de le publier parce que je n’étais pas prêt à revivre les épreuves et traumatismes du livre précédent, mis au pilon et transformé en papier de recyclage. Quand j’ai communiqué ma décision au directeur de la maison d’édition, il a exigé une explication.
« Tout écrivain doit avoir un manuscrit inachevé sur lequel il travaillera sans relâche et corrigera perpétuellement, car l’écriture est un acte intime, impudique, je vais donc garder ce manuscrit pour ma lubricité des prochaines années », ai-je répondu.
Des années, il s’en est écoulé une vingtaine, toutes les lubricités se sont depuis longtemps éteintes, le livre est enfin publié dans des circonstances tout autres, une version quelque peu épurée, peaufinée encore, et si quelqu’un se décide à y jeter un œil, si quoi que ce soit l’incite au « vice de la lecture », il pourra lui sembler que j’ai accordé dans ces pages trop d’espace à mon père, qu’il n’a pas les qualités requises pour un personnage de caractère ; mais je l’ai introduit dans le livre, ainsi que d’autres membres de ma famille, que nombre de figurants à peine effleurés, dans le seul but de tenir le plus possible dans l’ombre ma propre place et non pour exprimer à leur égard des émotions particulières. J’en avais déjà par-dessus la tête d’être entraîné sur les rails étroits du train familial, entraîné si longtemps pour en fin de compte m’apercevoir que je n’avais pas quitté la gare dont j’étais parti, car nul n’a une ville à jamais, en dépit du fait que nous nous évertuons à nous persuader que notre place est là où nous sommes, alors que Pierre-Jean Jouve l’a si bien chanté : « Nous sommes là où nous ne sommes pas ». Je le dirai sans ambages, je me suis épuisé à écrire différentes versions des mêmes événements et, pour ce faire, à plusieurs reprises, me suis détourné de livres déjà prêts ; j’aurais fait pareil à présent si je n’avais entre-temps compris qu’il me fallait accepter paisiblement toutes les contradictions, sans regret et sans nostalgie, et ne raconter que les événements qui se présentaient clairement à ma mémoire, m’en tenant exactement au précepte d’un des meilleurs écrivains de notre temps, si célèbre qu’il est inutile de citer son nom : « Notre vie est ce dont nous nous souvenons, pas ce que nous avons vécu. »

Ce qu’ils en ont dit

Mirko Kovač est un des grands noms de la littérature d’ex-Yougoslavie (terme aujourd’hui prohibé, mais quel autre employer lorsque l’écrivain est revendiqué à la fois par la Croatie où il s’est établi après avoir dû fuir le régime de Milošević, la Serbie où il a passé la majeure partie de sa vie, le Monténégro où se situe aujourd’hui sa ville natale, et la Bosnie-Herzégovine où elle se situait lors de sa naissance ?)
Kovač est un phénomène : quasi systématiquement condamnées par la critique communiste pour leur vision sombre du monde et leur farouche individualisme, ses œuvres n’en ont pas moins obtenu tout ce qui compte en fait de prix littéraires ; l’une d’elles s’est même vue privée d’un prix obtenu l’année précédente avant d’être retirée des bibliothèques et des librairies. Il a été traduit en de nombreuses langues et a obtenu deux prix internationaux importants pour l’ensemble de son œuvre (le prix Tucholsky du PEN-Club de Suède en 1993 et le prix Herder en 1995, au palmarès duquel il figure au côté d’auteurs comme Milan Kundera ou le Nobel Imre Kertész). Il est également l’auteur de scénarios de films, dont un présenté à Cannes et primé dans des festivals internationaux. Une longue et prophétique interview dans Libération l’a révélé en 1992 au public francophone et deux de ses ouvrages ont paru précédemment en français aux éditions Rivages.
"La ville dans le miroir”, récompensée par le prix Vladimir Nazor du meilleur roman croate de l’année, le prix August Šenoa de la Matica hrvatska, le prix Meša Selimović de la Ville de Tuzla pour le meilleur roman serbe, croate, bosnien et monténégrin, et le prix “13 juillet”, plus haute récompense littéraire du Monténégro, occupe une place à part dans une œuvre généralement qualifiée de post-moderne. Il s’agit en effet d’un récit autobiographique plutôt que d’un roman, que l’auteur sous-titre « Nocturne familial », tant sa famille regorge de zones d’ombre et de personnages ténébreux. Un récit que l’auteur a longtemps porté, remanié, renié puis repris, allant même, il y a de nombreuses années, jusqu’à retirer l’ouvrage de l’imprimerie à la suite d’un cauchemar.
La ville en question, c’est Dubrovnik, à quelques kilomètres de laquelle est né l’auteur, et qui, dans son enfance, exerçait sur lui une fascination quasi mystique. Elle nous vaut une longue et splendide narration d’une déambulation de l’enfant en quête de son père, commerçant pauvre, bohème et philosophe, une fois de plus disparu dans cette ville qui, régulièrement, “grâce à quelque sorcellerie, le capturait et séquestrait”. Ce qui n’empêche pas Kovač de se gausser des “ragusades” des “grands hommes” d’ex-Yougoslavie, mais aussi de membres de sa famille, qui s’inventaient une filiation avec la cité prestigieuse.
En nous offrant cette galerie de personnages, certains en détails et d’autres esquissés, les uns attachants, les autres médiocres, voire mauvais, l’auteur s’en tient aux faits, refusant tout pittoresque, s’interdisant même l’émotion qui n’en jaillit pas moins à chaque page, notamment celles, merveilleuses, qu’il consacre à son institutrice ou à l’accouchement de sa mère dans un train, pour culminer dans sa dernière rencontre avec le père, dont il découvre enfin la richesse intérieure dans le sanatorium où celui-ci attend placidement la mort.
Un tableau tendre, mélancolique, sans complaisance – et sans autocomplaisance – des premières années de la Yougoslavie titiste, infiltré de brèves réflexions sur la littérature et l’existence, empreint de la pensée que “notre vie n’aura pas été ce que nous avons vécu, mais ce dont nous nous souvenons.” Mais en plus et surtout, un grand moment de littérature, où un écrivain majeur fouille ses racines en quête des sources de son inspiration.

Gilpro, Critiqueslibres.com

*

Dubrovnik, étrange et envoûtante. Gilpro a déjà tant dit - et si bien - qu’il est difficile de compléter. Je le rejoins totalement lorsqu’il évoque les émotions absentes et présentes à la fois. Mirko Kovač réussit à créer une distance, un recul bien visible qui permet de prendre davantage conscience de l’existence de sentiments forts. Les éléments sont présentés, bruts, sans effets ou pathos inutiles. Et pourtant, cette manière de faire n’empêche pas le lecteur de ressentir tout ce qui a pu/peut traverser l’auteur depuis son enfance. L’attachement pour cette ville est palpable, tout comme les êtres qui composent l’histoire familiale.
Procédé habile et bienvenu qui veut que le lecteur puisse occuper la place qu’il souhaite dans le récit, il est partout et nulle part à la fois, déambulant à son tour dans cette cité sur les traces de Mirko Kovač et vivant lui-même les événements qui ponctuent le récit.
J’ai apprécié ce choix narratif et cette vision de l’écriture, cette mise à l’écart par l’auteur de sa propre présence qui n’en est que plus éclatante et perceptible.
Sahkti (Genève), Critiqueslibres.com

L’auteur


Né en 1938 en Herzégovine, écrivain et scénariste revendiqué à la fois par les littératures serbe, croate, bosnienne et monténégrine, Mirko Kovač a publié de nombreux romans et recueils de nouvelles, souvent condamnés par la censure communiste pour leur côté sombre et farouchement individualiste. Après l’avènement de Milošević, il a dû fuir Belgrade pour la Croatie en raison de ses positions antinationalistes et pour avoir prédit l’apocalypse dans laquelle allaient plonger les peuples de Yougoslavie (notamment, en 1992, dans une interview publiée par Libération.) Il vit aujourd’hui à Rovinj.

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