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La Bosnie : avis de fin de tempête

jeudi 26 mai 2011   Partagez sur FacebookTwittez cette information

Quelque quinze années après la signature de l’Accord de Dayton à Paris le 14 décembre 1995, la Bosnie reste empêtrée dans les rets d’une transition guerrière interminable. Les crises, au goût amer de déjà-vu, rythment le quotidien de citoyens (dés)abusés. Bien entendu, chaque fois on prédit le pire… le soulagement qui suit est aussi grand qu’illusoire.

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Wolfgang Petritsch

Donc, la Bosnie à l’heure d’une nouvelle crise. Voyons de plus près : absence de gouvernement au niveau de l’État depuis les élections d’octobre 2010 ; contestation — par les partis bosno-croates (HDZ et HDZ 1990) ainsi que par la Commission électorale — de la formation du gouvernement de la Fédération croato-musulmane ; fondation d’une « assemblée nationale croate » à Mostar ; construction d’une église orthodoxe à deux pas du mémorial de Potočari commémorant le génocide de Srebrenica ; enfin, menace de référendum en Republika Srpska sur le système judicaire et les compétences des autorités internationales.

On devine une certaine agitation dans les chancelleries occidentales. Et l’Union européenne de dépêcher à Banja Luka Catherine Ashton pour obtenir in extremis, le 13 mai 2011, l’annulation du référendum. Alors que le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité a d’autres chats à fouetter, on appréciera à sa juste valeur qu’elle se déplace en personne dans une province bosnienne pour ramener à la raison un président qui a les yeux plus grand que le ventre. Pour les autres problèmes, ou fera comme on peut, au jour le jour. En attendant, tout semble plus ou moins rentrer dans l’ordre. Pour combien de temps ?

Il se trouve qu’un tel scénario se répète que trop souvent, d’où la nécessité d’en interroger la logique. Ces manœuvres, dont l’unique but est la déstabilisation de l’État bosnien, sont le fonds de commerce de nationalistes — surtout serbes, mais pas seulement — trouvant là un moyen d’occuper le devant de la scène. Chant du cygne qu’on aurait certes tort de sous-estimer. À cela s’ajoute que des milieux bosniens de tous bords ont manifestement intérêt à faire prévaloir le statu quo et à entraver le processus d’amarrage à l’union. Tout aussi consternant, l’absence de tout mouvement d’opposition significatif — loin s’en faut que le « printemps Arabe » agite les bords de la Neretva. Enfin, la greffe de la démocratie ne semble pas prendre… ou alors s’inscrire dans une durée particulièrement longue. Or le temps presse.

Aux résistances internes, il convient d’ajouter les maladresses, voire les absences de la « communauté internationale ». Les USA, bien occupés ailleurs, semblent peu désireux de tirer les marrons du feu. Depuis 2006, le Bureau du haut représentant (OHR) a perdu en efficacité et, surtout, en crédibilité. Le Traité de Lisbonne (2009) n’a pour le moment pas résolu les problèmes de gouvernance d’une union toujours incapable de parler d’une voix (Barroso, Van Rompuy, Ashton). Le Service européenne pour l’action extérieure, notamment son Directeur pour les Balkans, l’ancien haut représentant Miroslav Lajčák, doivent quant à eux trouver leurs marques. Au final, il nous reste que les yeux pour pleurer et déplorer l’absence d’une stratégie convaincante pour sortir du labyrinthe bosnien la tête haute.

Entre les crises à répétitions et les bévues de « communauté internationale », inutile de souligner que tout processus de réforme est bloqué en Bosnie depuis des lustres. Cette situation ne peut plus durer, l’heure est aux choix et à l’action. Tout d’abord, il importe de remanier l’Accord de Washington (1994) régissant la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine, soit l’entité croato-musulmane — depuis 2006 en faillite et au bord de l’implosion. Il devient inéluctable de supprimer un des trois niveaux de gouvernance territoriale afin d’obtenir une architecture institutionnelle plus rationnelle accordant notamment plus de place aux pouvoirs locaux. Un regroupement régional des agglomérations devrait permettre de satisfaire les revendications des bosno-croates, sans qu’il ne soit pour autant question de créer une troisième entité. Il s’agit donc de remettre à flot un navire en dérive et d’équilibrer le rapport de force avec l’autre entité, la Republika Srpska.

Deuxièmement, le Bureau du haut représentant (OHR) a fait son temps. La présente crise démontre que l’on peut désormais substituer aux pouvoirs coercitifs du OHR (Bonn power) les moyens persuasifs et non coercitifs de l’UE (soft power). Il faut donc finaliser le processus de transfert aux autorités bosniennes des compétences encore détenues par cet organisme qui devrait rapidement se transformer en un observatoire veillant au respect de l’intégralité territoriale du pays. Parallèlement, il est indispensable d’établir une mission de l’UE dotée d’une vision et d’une stratégie fortement affirmée.

Enfin, il faudra bien un jour attaquer de front la révision de l’Accord de Dayton. Le moment nous semble venu de ne pas avoir peur d’ouvrir la boîte de pandore pour en délivrer l’espérance d’un avenir autre pour ce pays qui pâtit presque autant de l’après-guerre que de la guerre. Il importe d’engager une négociation (big bargain) sur les compétences centrales nécessaires à un État aspirant à devenir membre à part entière de l’UE.

L’accord historique de Mrakovica-Sarajevo (2002) démontre qu’il est tout à fait possible de suivre cette voie en impliquant les politiques bosniens dans un processus qui cette fois-ci aurait pour objectif de dépasser les contradictions et insuffisances de l’Accord de Dayton. D’où notre proposition d’un conclave sous l’égide de l’Union européenne impliquant les États garants de cet accord (dont la Serbie et la Croatie) ainsi que la Turquie.

À partir d’un bilan de ces quinze années de quasi protectorat, l’enjeu serait de reconsidérer la répartition des compétences aux différents niveaux (État, entités, cantons et municipalités). La ligne rouge à ne pas franchir est connue de tous, tant à Banja Luka qu’à Sarajevo : on ne peut envisager ni une indépendance des entités, ni une centralisation absolue. Entre ces deux extrêmes, la négociation doit avoir pour objectif l’établissement d’un système confédéral avec comme boussole les critères et exigences — très pragmatiques — d’adhésion à l’UE.

Entre les tenants d’un interventionnisme, qui pensent que seule l’action de la communauté internationale peut empêcher l’implosion de la Bosnie, et ceux qui, à l’opposé, estiment que les Bosniens seuls sont responsables de leur avenir, nous sommes pour notre part convaincus qu’une voie intermédiaire s’impose : celle d’une responsabilité partagée, d’un partenariat exigeant qui dépasse les erreurs du passé pour placer le pays dans l’orbite de Bruxelles.

Wolfgang Petritsch, ancien Haut représentant en Bosnie-et-Herzégovine (1999-2002), actuellement ambassadeur de l’Autriche auprès de l’OCDE (Paris).

Christophe Solioz, secrétaire général du Center for European Integration Strategies (CEIS) à Genève.

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