mardi 31 mai 2011 par BH Info - 1
PORTRAIT - Ce Musulman (NDLR Bosniaque) a échappé de peu au massacre. L’arrestation du général Mladic le renvoie à la tragédie de 1995.
Bien à l’abri dans une bâtisse en ruines, Dile embrasse du regard les flancs boisés et escarpés de la vallée de Srebrenica, noyée sous un violent orage. En contrebas, la petite ville encastrée dans les montagnes de Bosnie orientale courbe l’échine, les rues désertées à cause de la violence de l’ondée survenue soudainement. Trempé jusqu’aux os, heureux comme un gamin, le colosse barbu rit de ce bon tour joué par la nature, la voix teintée d’émotion : « Ces bois m’ont servi d’abri pendant si longtemps, je suis chez moi ici. »
Aucune amertume ne transparaît, malgré les seize années écoulées depuis la tragédie et un traumatisme perceptible. Celui d’une « zone de sécurité » de l’ONU, enclave démilitarisée livrée en juillet 1995 aux troupes bosno-serbes du général Ratko Mladic par la pusillanimité des Casques bleus censés en assurer la protection. L’ampleur du drame - 8000 hommes et enfants raflés, exécutés et ensevelis à la hâte - allait faire basculer l’opinion publique internationale et forcer les grandes puissances à mettre un terme à la guerre de Bosnie, effectif le 21 septembre suivant à Dayton (Ohio, États-Unis).
À 37 ans, Dile, Muhizin Omerovic de son vrai nom, fait partie de ceux qui ont échappé à l’enfer. Il est en outre un des très rares Musulmans à être revenus vivre à Srebrenica après la guerre, malgré l’afflux de population serbe dans ce territoire « conquis ». Son histoire, il la livre d’une traite, intarissable. Dans la nuit du 11 au 12 juillet 1995, réalisant que l’enclave va tomber, les commandants locaux décident de tenter une sortie en force, désespérée, avec tous les hommes valides. Femmes et enfants, se croyant protégées, monteront dans des bus pour se réfugier auprès des Casques bleus. À minuit, une longue colonne de fuyards, estimée à 12.500 personnes sur les 30.000 que comptait la ville, s’ébranle sur la route, en colonne par un pour éviter les champs de mines. Il s’agit de rejoindre Tuzla, l’enclave la plus proche située à 50 km de là. Il faut faire vite avant que Mladic ne se rende compte de ce qui se passe. Âgé de 20 ans à peine, Dile marche en tête, avec les quelques hommes en possession d’une arme.
À la première pause, à 8 heures du matin, il ignore que l’arrière de la colonne, s’étirant sur des kilomètres, est attaqué par les Serbes, qui viennent de pénétrer dans Srebrenica sans défense, Ratko Mladic à leur tête, qui ne pense qu’à « se venger des Turcs ». Une deuxième pause, ordonnée par le chef de la colonne pour attendre les retardataires, sera fatale aux fuyards, rattrapés par les forces serbes dotées de canons antiaériens et de mitrailleuses lourdes. Le grand massacre commence. Autour de Dile, les rafales claquent, les corps s’affalent lourdement, les blessés râlent tandis qu’un officier serbe hurle dans un mégaphone volé aux Casques bleus : « Rejoignez-nous. Vous allez rejoindre vos femmes et vos enfants. La Croix-Rouge est là. Les Nations unies aussi. »
Dile, fou de peur, se ressaisit brutalement. Il redoute un subterfuge et décide de ne pas se rendre. Mais personne ne veut le suivre. Commence une fuite hallucinée, interminable. Dile perd le fil du temps, échappe à des embuscades meurtrières, force un énième barrage en plongeant dans une rivière. Durant vingt jours et vingt nuits, il court sans rien manger, vivant « comme une bête sauvage ». Au 21e jour, il déniche une maigre salade, sur la table d’une maison vide.
Le 11 septembre, à bout de résistance, Dile finit par trouver la faille dans les lignes serbes. Sa famille dans un camp de réfugié à Tuzla le croyait mort. Il apprend l’ampleur du crime, les rafles, la responsabilité de Ratko Mladic. En 2005, après un long exil suisse, il décidera de rentrer à Srebrenica, fatigué de fuir un passé cauchemardesque, peuplé de morts et de fantômes. « Ma famille m’a dit : mais tu es fou, pourquoi tiens-tu tant à retourner là-bas ? se souvient Dile. Justement, j’ai su qu’il fallait que je rentre. Sinon, ma vie n’aurait plus aucun sens. »
Le retour à Srebrenica, la cohabitation avec les Serbes, comptant pour 60% de la population locale - 6000 habitants au total contre 36.000 avant la guerre - se déroulent presque normalement. La volonté d’oublier ces années de plomb semble plus forte que toutes les rancœurs accumulées. Dile décroche un poste de directeur du développement économique et social à la mairie de Srebrenica, tout en préparant un magistère d’intégration européenne par correspondance.
Mais ce semblant de normalité, cette soif de vivre comme ailleurs en Europe ne trompent personne : dans cette portion de Republika Srpska, la République serbe de Bosnie, dont le président ultranationaliste, Milorad Dodik, continue d’entraver le fonctionnement des institutions fédérales bosniennes, les bourreaux, les subordonnés de Mladic, sont toujours là, croisant parfois leurs victimes aux terrasses des cafés.
« L’arrestation de Mladic ne règle rien, confirme Céline Bardet, juriste de l’Union européenne spécialisée dans la traque des criminels de guerre et auteur d’un livre sur le sujet (1). Beaucoup d’exécutants du massacre de Srebrenica continuent de vivre paisiblement, protégés par un réseau de complicités et le silence de leurs victimes. »
Lorsqu’est tombée la nouvelle, jeudi 26 mai, de l’arrestation de Ratko Mladic en Serbie, aucune célébration, aucune protestation n’a été entendue à Srebrenica. Serbes et Musulmans ont continué de vaquer à leurs occupations, rythmées par le carillon de l’église orthodoxe et les appels du muezzin depuis le minaret tout neuf financé par le gouvernement de Malaisie.
« Vous ne devinerez jamais où j’étais à ce moment-là, confie Dile. Cela faisait seize ans que je voulais retourner à l’endroit précis où la grande tuerie s’est produite. Mes proches m’en avaient toujours dissuadé, car il reste de nombreuses mines enfouies dans ce coin-là. J’ai fini par y aller quand même. Devant moi, un gros sanglier a sauté sur une de ces mines, mais j’ai pu retrouver l’endroit exact où je voulais me recueillir. Et puis mon téléphone a sonné. C’était un ami. Il m’a dit : Dile, dépêche-toi de sortir de ta forêt, ils ont eu Mladic. »
Par Maurin Picard
Crédits photo : MAURIN PICARD
(1) Céline Bardet. « Zones sensibles », édition du Toucan 2011, 247 pages, 17,90 euros.
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