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Kulin Ban s’invite au débat des intellectuels de Bosnie

jeudi 12 octobre 2017 par Suada Tozo   Partagez sur FacebookTwittez cette information

Un peu par hasard, en septembre dernier, je découvre le débat autour du 828e anniversaire de la Charte de Kulin Ban. L’information, je la découvre dans un entrefilet du journal Oslobodjenje que je suis en train de feuilleter sur une terrasse située juste au début de la grande rue piétonne. J’aime bien cet endroit. On y accède par un passage qui conduit vers un sex-shop et, un peu plus loin, vers un établissement de massage. C’est amusant car dans la vieille ville de Sarajevo, on ne voit que des bâtiments religieux, des restaurants et une mer d’échoppes qui vendent des bibelots.

Le quotidien sarajévien m’apprend que le débat en hommage à Kulin Ban est organisé par le VKBI. Kézako ? Malgré la sonorité funeste, rien à avoir avec le KGB. Le siège du VKBI se trouve au 13, rue Valter Peric, et c’est le sigle du Conseil du Congrès des Intellectuels Bosniaques (Vijece kongresa bosnjackih intelektualaca). On se demande ce que le terme ’congrès’ fait dans ce sigle... Le plus dérangeant pourtant est le terme ’bosniaque’ car il exclut les autres peuples composant la Bosnie-Herzégovine. Pas mal d’intellectuels, paraît-il, ont retiré leur adhésion à cette assemblée à cause de ce terme réducteur.

A ma surprise, le programme de l’événement annonce un lot de conférenciers de plusieurs origines reflétant tout de même la structure complexe de Bosnie-Herégovine. Assis autour d’une table ovale sur un podium assez bas, ils sont une dizaine. Dans la petite sale il y a, à peu près, autant d’auditeurs et, en plus, s’y affaire une petite équipe de télévision qui filme en continu. Je m’installe tout près de la sortie. Ma tenue n’est pas appropriée au ton solennel de la manifestation. Le public ainsi que l’ensemble des intervenants sont tirés à quatre épingles.

J’apprends que Kulin-Ban était un homme d’Etat très cool. Son règne, qui a duré vingt-quatre ans, fut l’Age d’or de la Bosnie médiévale. Le peuple de Bosnie vivait heureux dans la paix et l’opulence. Un proverbe très fréquent en témoigne encore aujourd’hui : « Za Kulina-Bana i dobrijeh dana », c’est-à- dire « Aux bons vieux temps de Kulin-Ban ». Le peuple croyait et croit toujours, paraît-il, qu’il était le chouchou des fées (Ljubimac vila). Personne ne sait à quoi Kulin-Ban ressemblait ni sa date de naissance exacte. Près de Visoko, à une vingtaine de kilomètres de Sarajevo, on a découvert une plaque en bronze datant de son époque. Tolérant, juste, sage et chrétien. On ne sait pas s’il était catholique romain ou hérétique, soit membre de l’église bosnienne, ou, les deux, à divers étapes de sa vie. Il est avéré qu’il avait reçu et abrité dans son royaume dix milles hérétiques bogomiles chassés de Croatie et de Serbie. Un pape ou deux lui en ont voulu, l’ont menacé dans leur fatwas et missives gardés à la Bibliothèque du Vatican.

La Charte de Kulin-Ban est écrite en latin et en bosancica (alphabet cyrillique bosnien). Elle débute par une invocation du Dieu, Fils et Saint Esprit. Le texte est beaucoup plus court en latin qu’en bosnien. On connait aussi le prénom du scribe de Kulin-Ban. Il s’appelait Radoje.

Ce document considéré aujourd’hui comme l’acte de naissance de l’Etat bosnien autorise les commerçants de Dubrovnik à circuler librement à travers toute la Bosnie, à y faire des affaires, sans obligation de taxes, et cela sur l’ensemble du Royaume dont les frontières allaient bien au-delà de celles d’aujourd’hui. Kulin-Ban leur garantit personnellement la sécurité en faisant appel à ses notables et à la population de bien accueillir les commerçants. Un original de la Charte se trouve à Saint Petersbourg, un autre exemplaire est dans les archives de la Ville de Dubrovnik. Ce dernier emplacement semble logique, mais comment le deuxième exemplaire a pu atterrir en Russie ? Un orateur soutient qu’il ne faut surtout pas le réclamer aux Russes et le faire revenir à Sarajevo car il risque d’y être déchiré !? J’apprends aussi que des Serbes et des Croates prétendent que la Charte de Kulin-Ban est un monument de leur culture, de leur langue et qu’elle leur appartient.

Par moment, les intervenants s’égarent, partent dans des digressions. Certains admettent que l’événement leur sert de prétexte. On a l’impression qu’ils ont grande envie de vider leur sac, d’exprimer leur mécontentement vis-à-vis de la situation actuelle qui est à l’opposé de celle régnant au pays prospère et apaisé de Kulin-Ban. Le représentant du Conseil populaire serbe, par exemple, s’insurge contre la pensée unique communiste qui régnait autrefois ici, contre la pensée tripartite actuelle, trouvant toutes ces options monstrueuses, insensées, menant nulle part. Son exposé est intitulé ’Od jednoumlja do bezumlja’ signifiant ’De la pensée unique à l’absurde’.

Au VKBI on aime bien faire précéder son nom par des titres et des sigles comme prof, dr, mr (pour ’magister’), probablement un vestige de l’héritage de l’époque austro-hongroise. Cette tradition devient grotesque quand on connaît la qualité déplorable de l’éducation actuelle en Bosnie-Herzégovine ainsi que l’étendue des fraudes aux examens, l’achat des diplômes, etc.

Un professeur-docteur-maître Quelque chose suggère qu’on proclame le jour de la création de la Charte de Kulin-Ban, c’est-à-dire le 29 août, Journée d’Amour pour la Patrie (Dan domoljublja). L’ensemble des participants applaudit à l’idée de la Journée d’Amour pour la Patrie (sauf moi qui me méfie du patriotisme, mais vu la situation là-bas, c’est peut-être une bonne idée). Un conférencier demande la parole en brandissant un CD avec des chansons pour enfants à la gloire de Kulin-Ban.

Puis on critique le prof-dr-mr Machin d’avoir organisé l’événement avec l’aide du Bosfor, une amicale des avocats démocratiques de Bosnie et de Turquie. L’accusé tient bon, se contente de sourire et ne bronche pas. A la fin du débat, il va décrocher du mur le tableau d’un artiste présentant la Charte de Kulin-Ban. On discute un peu. Il me tend sa carte de visite, m’invite d’aller sur sa page Facebook et de traduire son exposé en français.

A mon tour de sourire et de ne rien promettre.


par Suada Tozo

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