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Jasna Samic : La guerre est un malheur qui s’étend sur plusieurs générations

mardi 14 janvier 2020 par Zdenka Brajkovic  |  1 Partagez sur FacebookTwittez cette information

« Les contrées des âmes errantes », le nouveau roman de l’écrivaine franco-bosnienne Jasna Samic est un récit de le quête de la vérité entre fiction et réalité, entre Paris et Sarajevo. Pour l’occasion, Jasna Samic s’exprime, comme toujours, en toute honnêteté et sans hypocrisie, pour dire ses vérités sur la société et la littérature d’aujourd’hui.

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Jasna Samic

Ancienne professeur de langues et civilisations orientales à la Faculté de Philosophie de Sarajevo, Jasna Samic est une auteure franco-bosnienne installée à Paris depuis 30 ans. Parole libre, au risque de choquer les esprits prudes, pervertis ou hypocrites, elle est à l’écoute de la société, de ses mouvements et ses turbulences, dans les Balkans et en Europe. Son article sur le hijab qu’elle présente comme une obéissance à l’homme et non pas à Dieu, le Coran n’en faisant pas mention, provoque de violentes réactions chez une partie de public en Bosnie et lui vaut encore aujourd’hui des menaces de mort. Directrice de la revue littéraire Balkan Sehara, publiée en français, en anglais et en serbo-croate, Jasna Samic est lauréate de plusieurs prix littéraires dont le Prix du public au Salon du Livre des Balkans en 2018.


BH Info : Quelles sont les âmes errantes de votre dernier roman ?

Jasna Samic : Je parle de la vie d’une famille dont les membres s’installent entre le 19ème et le 20ème siècle à Sarajevo, venus de différentes parties du monde. Certains fuient la révolution, la guerre, le totalitarisme, d’autres cherchent une vie meilleure car l’Histoire turbulente les a dispersés aux quatre coins du monde. C’est à la fois une errance “intérieure” et « extérieure » et les villes sont presque des personnages du livre. Les événements se situent principalement entre Novossibirsk et Vancouver mais en passant par de nombreuses autres villes. Sarajevo est néanmoins l’axe autour duquel “tourne” le destin de ses héros. Dans une certaine mesure, Paris l’est aussi.

BH Info - Qu’est-ce que cherche l’âme errante de la poétesse Jasna Samic ?

Jasna Samic : Comme l’héroïne du roman Lena, j’ai erré moi-aussi à travers des pays, des langues que j’ai étudiées puis enseignées, des livres et des auteurs que j’ai lus et relus, des villes et des gens, sans pratiquement jeter l’ancre quelque part. La guerre m’a beaucoup “aidée" car j’ai perdu toutes mes positions sociales que j’avais auparavant. Je me suis alors totalement consacrée à l’art et à l’écriture. Cependant, je ne considère pas mes recherches et mon expérience artistique et littéraire comme une errance, encore moins comme une affaire “de touche à tout”, mais comme un travail à part entière car toutes ces activités sont proches, liées, complémentaires. L’éducation que j’ai reçue m’a vraiment poussée à explorer des genres, à aller à la recherche de trésors culturels. La recherche et l’étude des langues et civilisations étrangères m’ont par exemple été très utiles pour écrire la fiction.

BH Info - Le roman relate l’histoire de tant de destins inexpliqués de nos contrées où se croisent cultures, guerres, tribulations européennes. Quelle est la part de fiction dans ce roman ? A quel point, vos personnages sont-ils représentatifs de l’histoire de la Bosnie et de Sarajevo, celle du destin des “kuferasi” qui vivent avec leur valise toujours prête pour fuir ces contrées ?

Jasna Samic : Dans les Balkans, qualifiés de poudrière, il faut à tout moment avoir sa valise prête pour partir. La Bosnie a toujours été le théâtre d’enjeux des grandes puissances. C’est un pays riche en ressources de toutes sortes et très stratégique sur le plan géopolitique. Les religions et les cultures s’y mêlent depuis la nuit des temps mais au lieu d’en faire une richesse, les gens s’entretuent, s’exterminent mutuellement. Et pas seulement dans les Balkans ; des nationalismes, des populismes se réveillent un peu partout ailleurs, qui peuvent aboutir par le fascisme et les idéologies totalitaires similaires et au final par les crimes. C’est un secret de Polichinelle mais il est crucial de le répéter constamment, aussi banal et ennuyeux que cela puisse paraître.

Pour écrire ce roman, je me suis inspirée du destin des ancêtres de mon mari aux origines très diverses russe, finlandais, viennois, allemand, tchèque, bosnien... Une bonne partie du récit est authentique, basé sur des documents vrais. La vie des personnages de Lena et d’Aliosha illustre justement le mélange des cultures dans les Balkans où se croisent les groupes ethniques mais qui restent souvent enfermés parmi les “leurs”. C’est le cas notamment des Russes qui, où qu’ils se trouvent en dehors de la Russie, vivent entre eux, créent une petite Russie. Les Russes “blancs” parlent par exemple le russe ou le français mais n’apprennent pas la langue des pays où ils débarquent. Personne n’a encore écrit sur “nos” Russes, les Russes de Bosnie et des Balkans. La famille de mon mari, donc la famille d’Aliocha, est l’une des rares où il y a des « mariages mixtes » avant la création de la Yougoslavie de Tito, tout comme celle de Lena et la mienne où les musulmans et les juifs sont liés par les mariages. Dans les Balkans et en Bosnie en particulier, les choses restent le plus souvent inextricables, complexes, très compliquées.

Toutefois, malgré les éléments personnels et historiques vrais, ce livre reste un roman. L’un de mes auteurs préférés, Oscar Wilde dont les paradoxes me sont chers, dirait : « Seuls ceux sans imagination inventent ! ». Comme on dit, dès que vous renfermez des événements dans la couverture d’un livre, ils deviennent de la fiction mais la littérature est un miroir de la vie, de nos vies, de notre Histoire, et de nos cultures, à condition que l’écrivain soit honnête avec les événements du passé.



BH Info - Dans le livre, vous dites que vous êtes « prisonnière » des deux villes : Paris et Sarajevo...

Jasna Samic : Oui, comme Lena, je suis prisonnière de ces deux villes et aussi “malade” de ces villes. En d’autres termes, elles sont une drogue pour moi. Je suis accro, incapable de m’en débarrasser. Comme un alcoolique qui n’arrive pas à abandonner l’alcool. Le côté positif, c’est l’inspiration, le charme de ces villes, leur cultures et leur histoires captivantes qui m’intriguent. Le côté négatif, c’est justement l’emprise qu’elles sont sur moi. C’est une drogue et le “surdosage” peut être fatal. Comme partout, quand on y vit longtemps, on remarque toutes les lacunes, tous les problèmes... J’ai été une étrangère quand je suis venue à Paris mais je l’étais moins qu’aujourd’hui. C’est le cas aussi de Sarajevo depuis le déclenchement de la guerre en Bosnie dans les années 90. Par conséquent, je resterai à jamais une étrangère dans les deux villes, dans les deux pays. J’aime ce statut mais il exige un soutien matériel, une “logistique”, des moyens financiers que je n’ai pas. Pour citer encore Oscar Wilde : Quand j’étais jeune, je pensais que l’argent était la chose la plus importante dans la vie ; aujourd’hui, quand je suis vieux, j’en suis certain. Mon objectif et mon désir sont de montrer avec ce livre que le malheur de la guerre laisse des traumatismes profonds non seulement à ceux qui l’ont vécu mais aussi à ceux qui ne l’ont pas vécu directement et à leurs descendants. C’est comme quand on jette une pierre dans l’eau, elle provoque des vagues à l’infini. Les conséquences des guerres ou des crimes s’étendent sur plusieurs générations, les érodent, détruisent leur existence.

BH Info - Il y a à la fois beaucoup d’amertume et d’amour dans votre sentiment à l’égard de Paris et de Sarajevo car les deux vous ont causé beaucoup de tord. Croyez-vous que la justice finit par triompher ?

Jasna Samic : La justice n’a jamais vraiment triomphé mais la vérité finit toujours par être révélée. L’expérience et la lucidité m’interdisent de penser qu’à l’avenir, un miracle se produira et que le paradis régnera sur terre. Moi je n’aurai pas cette chance en tout cas. Les voleurs et la mafia, y compris la mafia religieuse, prospèrent partout, dans les Balkans plus encore qu’ailleurs. C’est désormais une nouvelle classe sociale, fort respectée de surcroit. Le prestige est partout symbolisé par la voiture que vous conduisez et les villas que vous possédez, et peu importe comment vous y êtes arrivés. Pendant la guerre dans les Balkans, la plupart des gens ont souffert mais certains ont réussi à ramasser une fortune. Quand vous le savez, il est difficile de les aborder le sourire aux lèvres. Ma vie depuis le début de la guerre en Bosnie n’est pas loin d’un cauchemar même si je n’ai pas vécu la guerre directement. J’étais à Paris quand elle a éclatée. Je me suis rendue à Sarajevo pendant la guerre pour voir les miens, mais aussi pour revenir à moi-même. Il est presque aussi difficile d’imaginer une tragédie que de la vivre. Je me suis sentie mieux lorsque je l’ai confrontée directement. J’ai la chance d’être en vie pourtant, la tragédie des autres et l’injustice qui leur a été infligée m’ont marquées pour toujours. Les vérités que je dis sur l’érosion des valeurs et sur la mafia religieuse en Bosnie m’ont values d’être souvent critiquées, je reçois encore aujourd’hui des lettres d’insulte et des menaces de mort.

Sur le plan littéraire, il convient d’admettre aussi une certaine érosion. Des gens de lettres et des critiques littéraires se sont révélés après la guerre extrêmement fatalistes, narcissiques, complaisants. Avant la guerre, les auteurs publiés à l’étranger étaient célébrés dans les Balkans et en Bosnie. Aujourd’hui ils sont dépréciés. Sauf rares exceptions. Il est vrai aussi qu’il y a plus d’auteurs que de lecteurs aujourd’hui. Certes, personne ne peut interdire à quiconque d’écrire, la création est une grande catharsis, mais le problème se pose sur le terrain de critères qui aujourd’hui, plus que jamais, reposent sur le « donnant donnant ». Ce n’est pas uniquement propre aux Balkans, ça existe en France aussi, c’est universel sauf peut-être en Amérique où la principale divinité est le dollar ce qui fait qu’on a des agents littéraires à la différence de la France où on a des attachés de presse, des relations, des pistons etc. J’ai reçu en Bosnie plusieurs récompenses littéraires mais c’était à chaque fois lorsque j’ai envoyé mes manuscrits de manière anonyme. Vivre de sa plume, c’est presque impossible mais moi, je vis de cela, tant bien que mal. Je n’ai pas d’amertume.

BH Info - Que vous inspire l’attribution du prix de Nobel à Peter Handke ?

Jasna Samic : Injustice, corruption, hypocrisie, mensonge, perversion qui passe parfois pour une chose géniale quand il s’agit de littérature... Ce sont les choses qui m’exaspèrent au plus profond de moi. L’exemple type de cette perversion littéraire est incarné par Peter Handke qui vient de recevoir le prix Nobel. Oui, ça m’a énervé. Pour certains pervers, qu’ils soient des pervers sexuels ou politiques, la littérature est un alibi pour leur perversion. Je ne pense pas qu’on puisse séparer l’écrivain de son oeuvre littéraire. Son oeuvre n’a pas été écrit par une divinité mais par une personne pervertie, si je peux l’appeler ainsi. Au même titre, je suis dégoûtée par la prostitution au nom du succès ou encore par le primitivisme. Le monde d’aujourd’hui regorge de bassesses.


Propos recueillis par : Zdenka Brajkovic

Vos réactions

  • Je viens de lire cette interview de Jasna Samic qui m’a beaucoup plue. Elle est d’une part bien faite, et d’autre part, je suis entièrement d’accord avec le point de vue de Jasna. Je voudrais surtout souligner que j’ai déjà lu cet excellent roman sur les âmes errantes, et eu l’occasion d’écrire moi aussi une critique le concernant dans Bhinfo. Mais voilà une occasion de plus de le recommander aux lecteurs, car il le mérite vraiment. Il se lit d’une traite, et une fois que nous avons terminé notre lecture nous sommes certains que nous lui retournerons prochainement. Car c’est un livre qui se lit toujours comme si c’était la première fois. Sadzida Jerlagic

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