samedi 10 décembre 2011 par BH Info - 1
Depuis 1977, la vie de Jasna Šamić se situe entre Sarajevo et Paris. C’est une intellectuelle polyvalente comme on en voit rarement. Écrivain, traductrice, spécialiste reconnue du soufisme en Bosnie, ancien professeur d’université... Le CV de Jasna Samic est impressionnant, trop riche, pour être cité en intégralité. Toutefois, ce qu’on retient d’elle avant tout, c’est sa forte personnalité et sa liberté de parole intransigeante. Une liberté mal comprise qui a souvent fait peur et qui a fini peu à peu par l’isoler. Une blessure pour cette femme qui malgré tout n’a rien perdu de son charisme.
BH Info : Écrivain, traductrice, scénariste, vous êtes également la fille du professeur Midhat Šamić, un grand nom de la francophonie en Bosnie-Herzégovine. Toutefois, vous êtes surtout connue comme une intellectuelle rebelle. Qu’est-ce qui vous vaut cette réputation ?
J.S. - Je me définis avant tout comme écrivain. D’autre part, je suis d’accord avec vous que mon père a fait beaucoup pour rapprocher la France à la Bosnie et vice-versa, mais les intellectuels comme lui ne sont pas au goût des autorités actuelles, ce qui dit long sur le pays...
Pour ce qui est du terme "rebelle", je suis toujours surprise d’apprendre qu’on me qualifie ainsi, alors que j’ai l’impression de faire des concessions sans cesse. On me reproche de dire tout ce que je pense, j’ai l’impression personnellement de n’en dire que le centième. Je dois avouer qu’il m’est impossible de me soumettre à n’importe quelle idéologie, personne ou opinion, sans parler des idées dogmatiques qui règnent en maître dans les Balkans. Je dénonce ce qui me semble injuste dans mes écrits, ce qui n’est pas bien vu.
Quand un homme lutte ouvertement contre les "phénomènes négatifs" de la société, on le qualifie de courageux, formidable, ’un contre tous’, et quand une femme fait pareille, on dit que c’est une "personne conflictuelle". Suis-je dérangeante car le seul parti auquel j’adhère est celui qui lutte pour "la liberté de la Beauté" ? Suis-je peut-être le fou du roi ? Ou encore quelqu’un de romanesque qui idéalise, rêve sur les gens et sur la société, et qui, comme tout être de ce genre, paie cher ses rêves et son romantisme excessifs ?
Chacun sait que tout rêveur-romantique devient à un moment donné rebelle, puis le fou du village, ensuite aigri, enfin transparent, ou "l’homme invisible" si on emprunte ce terme de l’époque communiste, avant de se transformer en véritable misanthrope. Il n’est sans doute pas un hasard que j’adore les écrivains misanthropes, tels Mishima et Thomas Bernhard, pour ne citer que ces deux là. En dehors du fait d’êtres drôles, les misanthropes sont aussi des êtres plus tendres, plus rêveurs et plus sensibles que tous les autres ; ce n’est pas eux qui font la guerre, mais les "altruistes". Ce sont les romantiques qui font bouger les choses, ne serait-ce que très lentement, et pas les hommes politiques ou les intellectuels arrivistes et calculateurs.

Vous avez quitté Sarajevo, votre ville natale pour vous installer à Paris. Après tant d’années, que reste-t-il de la Bosnienne en vous ?
Je crois que je n’ai jamais quitté Sarajevo. C’est plutôt Sarajevo qui m’a quittée. Je n’abandonne pas ce que j’aime. Enfant, j’ai vécu pendant quelque temps à Paris, à l’époque où mon père enseignait à la Sorbonne. C’est à la Sorbonne qu’il a également fait son Doctorat d’Etat, j’y suis revenue beaucoup plus tard, en tant que boursière du Gouvernement français, pour faire le même doctorat que mon père. En même temps, j’enseignais langues et littératures turques et ottomanes à l’Université de Sarajevo, jusqu’à l’éclatement de la guerre. Lorsque les obus ont commencé à pleuvoir sur ma ville, je me trouvais à Paris. A la fin de la guerre, on n’avait plus besoin de moi à Sarajevo. J’ai toujours éprouvé de la nostalgie pour cette ville, lorsque je me trouvais loin d’elle, tout en sachant qu’on "guérit de la nostalgie pour Sarajevo dès qu’on se rend à Sarajevo".
Qu’est-ce qui me reste encore d’un Bosnien, d’un Sarajevien ? Je suis citoyenne de la Planète, citoyenne de grandes villes, même si l’une d’elles se nomme parfois Sarajevo. Je me sens pourtant étrangère à Sarajevo, envahi par des primitifs, qui imposent leur mode de vie et leur culture, n’hésitant pas parfois de faire montre de leur bassesse. Les honnêtes gens sont considérés là-bas comme des idiots, incapables de se débrouiller et de réussir. Si on se penche avec attention sur la situation littéraire là-bas, par exemple, on remarquera qu’il n’y a presque plus de Sarajeviens parmi les écrivains. La toute nouvelle élite a décidé ainsi, c’est elle qui distribue les "cartes pour l’éternité", qui décide qui peut ou non bénéficier de l’aide financière pour la publication des ouvrages.
Cela signifie-t-il que les Sarajéviens sont moins doués pour la littérature ? C’est la question que je me pose, et que je pose à vos lecteurs.
Vous êtes l’une des rares qui se consacre à la promotion de la littérature des Balkans, notamment avec votre site Književna Sehara dans lequel vous présentez des livres et des écrivains. La littérature des Balkans, a-t-elle besoin d’être mieux connue ?

La création de ce site était l’idée d’un ami australien. L’aspect visuelle et la politique éditoriale de cette revue sont conçus par moi, le seul critère étant mon goût littéraire. J’y publie des textes des auteurs d’origine balkanique et des textes relatifs aux Balkans, en langues parlées en ex-Yougoslavie, en français et en anglais. Ma seule récompense est un immense plaisir que j’ai de publier les textes que j’aime et de procurer de la joie aux lecteurs de découvrir "nos auteurs". Toutefois, les textes littéraires publiés sur le Net, c’est comme un avant goût car rien ne peut remplacer un vrai livre et le plaisir de le tenir entre les mains, de le feuilleter, de souligner les phrases et les passages qu’on apprécie.
La plupart des lecteurs de Književna Sehara vivent en dehors des Balkans et cette revue représente la seule source littéraire pour eux, une seule fenêtre ouverte sur cette production, étant donnés que les livres des auteurs des Balkans sont souvent inaccessibles à l’étranger. C’est d’ailleurs grâce à l’aide de quelques lecteurs que j’ai pu assurer pour cette année l’hébergement du site sur Internet et payer le technicien. Les autorités en Bosnie-Herzégovine ont, quant à eux, fait la sourde oreille de mes demandes de soutien financier. Je profite de l’occasion pour exprimer ma profonde gratitude aux généreux donateurs du site.
Autrefois, la littérature fut élevée sur un piédestal. Aujourd’hui, peu de gens connaissent la littérature, peu de gens lisent. Est-ce dû aussi à une certaine médiocrité qui s’est installée dans la littérature ?
On dirait qu’il y a plus d’écrivains que de lecteurs aujourd’hui, que tout le monde veut être écrivain, tout le monde écrit et personne ne lit, surtout pas ceux qui écrivent. Il existe un narcissisme très développé chez les auteurs d’aujourd’hui, plus qu’avant. Est-ce parce que les machines ont rendu la littérature plus "facile" d’accès, parce que l’ordinateur a banalisé la littérature ? Ce n’est qu’en partie vrai. L’autre raison, c’est la médiocrité qui règne dans la littérature moderne, en particulier française contemporaine. Je pense que c’est le nouveau roman qui l’a tuée. Toutefois, si on ne lit pas, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de bons auteurs en France ni que c’est la faute des écrivains car ce sont des éditeurs que je mets en cause. Ces derniers s’appuient dans leur choix sur une vague hypothèse que cela plaît aux lecteurs...
La littérature des auteurs des Balkans me semble plus intéressante, plus vraie, mais elle n’intéresse pas, ou très rarement des éditeurs occidentaux. Pendant la guerre en Bosnie, les éditeurs s’exclamaient en chœur : "Cela n’intéresse personne, c’est de l’actualité", après la guerre ils disaient : "Cela n’intéresse personne, ce n’est plus d’actualité".

Cette année, on parle beaucoup de l’écrivain Ivo Andrić car on observe les 50 ans du discernement du prix Nobel de littérature. De nombreuses manifestations lui sont consacrées en Serbie, en Bosnie, même en France… Chacun a un avis différent sur lui, c’est au fond un personnage certes admiré pour le prix qu’il a eu mais aussi profondément incompris. Vous qui êtes un spécialiste du soufisme en Bosnie mais surtout qui avait traduit Ivo Andrić, qu’en pensez-vous ?
Andrić est sans aucun doute un grand écrivain, mais ce n’est pas mon auteur préféré bien que j’aie traduit en français l’un de ces meilleurs livres La cour maudite (éd. l’Age d’homme, 1990). Andrić est intemporel parce qu’il est universel. Mon père adorait Andric, l’une de ses deux thèses d’Etat portaient sur Les sources de la Chronique de Travnik où il a démontré qu’Andric s’inspirait directement des documents d’archives pour écrire ses ouvrages. Pour ma part, ces documents sont parfois plus excitants que les textes romancés de notre prix Nobel, comme par exemple, le document sur l’accouchement de la femme du consul français dans la calèche. Andrić ignorait ce document.
Que nous apprend Andrić sur la Bosnie, et sur nous-même ?
Il nous montre surtout la face obscure de nous-mêmes, et nous apprend que nous ressemblons aux habitants de cette bourgade qu’il décrit dans l’un de ses ouvrages : "A nouveau tout est comme avant, car les habitants de cette ville n’aiment pas se souvenir du mal (et évitent de se faire du souci à l’avance), persuadés que la vraie vie est faite de trêves et qu’il serait fou et vain de troubler ce fleuve d’accalmies, à la recherche d’une autre vie, plus sûre et plus stable, qui n’existe pas".
Ceux qui confondent l’auteur avec son œuvre, en l’occurrence Andric avec ses romans, se trompent. Il serait erroné d’étudier l’histoire d’un pays sur une œuvre de fiction quelconque. Or, tous les débats sur ’nous’ et sur Andric, qui pullulent en Bosnie et dans les Balkans, sont sans intérêt pour la littérature, ainsi que pour l’analyse de "nous-mêmes". Ceci dit, j’ignore totalement ce que signifie ce "nous". Je ne m’identifie à rien ni à personne.
Pourquoi les écrivains bosniens contemporains sont-ils, pour la plupart, installés à l’étranger même si la Bosnie reste leur inspiration principale ? Est-il plus facile de créer à l’étranger ?
Comme dit Njegoš : Qui se trouve sur la colline voit mieux que celui qui est au pied de celle-ci. Peut-être les auteurs voient-ils "mieux" leur pays natal quand ils en sont loin ? Par ailleurs, l’exil, tout comme la douleur, ne sont-ils pas la meilleure "muse" pour un auteur ? Le bonheur est muet, n’a pas besoin de mots. Peut-être les écrivains bosniens profitent-ils aussi des meilleures conditions de travail à l’étranger ? Il m’est difficile de parler au nom des autres, chacun écrit selon sa propre personnalité.
Ce que je peux dire pour ma part, c’est que je me sens à la fois plus libre et plus prisonnière quand j’écris en français que lorsque j’écris dans ma langue maternelle. De plus, l’exil est pour moi un défi. Et pour être banale jusqu’au bout, je soulignerais que tout écrivain est toujours un exilé, qu’il se trouve chez "lui" ou "ailleurs".

Nos écrivains à l’étranger restent isolés, chacun dans son coin. Est-ce qu’il y a au des tentatives de fédérer ces personnes autour d’un évènement par exemple ou une association avec un but commun ?
Je crois que chaque œuvre est née dans l’isolement et dans la solitude. Le groupe n’apporte rien à la création littéraire. Néanmoins, l’un n’empêche pas l’autre, et il serait peut-être utile de s’unir autour des problèmes communs, afin de promouvoir nos ouvrages plus facilement. Tout en étant très curieuse des autres, je suis solitaire. Mon seul supérieur est ma passion.
Votre travail actuel et vos projets ?
J’ai publié cette année un livre d’essais, qu’on peut même qualifier d’étude sur le soufisme, intitulé "Mystique et mystique" , (éd. Plima, Cetinje). J’attends la sortie de mon nouveau roman en français, "Portrait de Balthazar" , chez M.E.O. éditions. J’ai également préparé un livre de poésie et un roman "Mozart" qui devrait bientôt paraître en ex-Yougoslavie. Enfin, je suis actuellement en train d’écrire un nouveau roman en français, "Les contrées des âmes errantes" .
Comment voyez-vous la Bosnie dans l’avenir ?
Hélas, je ne le vois pas du tout. Pour étoffer cette observation, je dirais que c’est une agonie lente que traverse la Bosnie en tant que pays qui pratiquement n’existe pas, divisé en nombreux peuples, entités, cantons, histoires et langues, où les Bosniens sont presque des chimères.
C’est un pays mal aimé, voire pas aimé du tout, alors que les patriotes semblent être plus nombreux que ses habitants. Chacun sait que la plupart des chrétiens se sentent plus proches des pays voisins que de leur lieu de naissance, et que les musulmans sont de plus en plus obsédés par un islam qui a toujours été étranger à ce pays.
Il y a, en Bosnie, comme dans tous les Balkans, un seul guide, un seul roi, un seul chef politique : la Religion. Tandis que Dieu est inexistant. Aussi inexistant que les Bosniens eux-mêmes ! C’est une Religion très moderne, car elle permet toute sorte de malversations, au nom de trois dieux devant lesquels on se prosterne sans répit.
+D’INFOS :
Knjizevna Sehara
www.balkan-sehara.com
Propos recueillis par Zehra Sikias
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