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Fête de l’amitié à Gorazde : Ibrica, le troubadour

samedi 3 septembre 2016 par Suada Tozo   Partagez sur FacebookTwittez cette information

Ce soir-là nous sommes à peine une cinquantaine venus écouter le troubadour. Invité au Festival de l’Amitié de Goražde, Ibrica Jusic (pron. Ibritsa Youssitch) passe à 23 heures. Son concert est programmé après le prime-time d’un chanteur de turbo-folk local qui a attiré des foules d’admirateurs.

Il fait encore bon malgré une légère brise estivale et la fraîcheur de la Drina, invisible d’ici mais dont on entend le murmure, par intervalles. Plusieurs guitares acoustiques, une mandoline, un luth, deux ou trois instruments anciens à cordes jonchent la grande scène montée en plein air. A côté d’eux, couché sur les planches, un magnifique colley à l’oeil impassible ne bougera pas pendant tout le spectacle.

Sa guitare en bandoulière, Ibrica monte sur le podium saluant le public goraždéen composé en majorité de femmes et de jeunes filles, enthousiastes et réactives. Vêtu à l’indienne d’un large pantalon en toile et d’une tunique claire, cheveux poivre-et-sel assez longs, petits yeux malicieux, il a toujours sa sveltesse juvénile. Cette tenue correspond si bien aux paroles de sa chanson ’Nepal Ganges Brahmaputra’…

Le troubadour attaque avec Ponoć (Le Minuit) qui nous transporte illico presto en direction du sud, vers les côtes de la Mer Adriatique. Là, nous nous melons à ses auditeurs, (surtout auditrices !) assis sur les vieilles marches de l’église Saint-Blaise écoutant religieusement la sérénade qu’Ibrica adresse à sa ville natale, louant sa beauté. Le refrain de cette chanson est repris par le public qui l’entonne ensemble avec le chanteur.

On est sous le charme de la voix claire et sonore à la diction impeccable. On savoure le roulement des ’r’ prononcés à l’italienne, les ’l’ mouillés propres au jargon des populations dalmates ainsi que la manière typique de transformer en ‘n’ les ’m’ terminaux des verbes à la première personne du singulier présent.

Je jette un coup d’oeil vers ma fille debout à côté de moi. Ses yeux brillent. Elle sourit aux anges.

Ibrica attaque le Chat, un long morceau dont l’univers fantastique et gothique possède à la fois des accents d’Edgar Allan Poe et d’un film d’horreur. La chanson relate l’histoire d’un jeune homme pauvre et solitaire qui une nuit reçoit la visite d’une jeune femme à la beauté renversante. Il en tombe éperdument amoureux, mais la jeune fille - a material girl ! - réclame sans cesse de nouveaux bijoux, de l’or, des jolies tenues, etc. Pour satisfaire ses désirs, il est obligé de voler et devient un criminel. Malgré tous les cadeaux dont il la comble, elle reste insatiable et exige toujours plus. Une nuit, il lui apporte une immense pierre précieuse volée. Elle l’embrasse en la serrant contre sa poitrine plus fort qu’elle ne l’avait jamais serré lui-même. A cet instant-là, une souris surgit de nulle part et court à travers la chambre. En un éclair sa bienaimée s’élance vers le petit animal. Une goutte de sang apparaît au coin de la bouche de la femme. Stupéfait, le jeune homme ferme les yeux et voit son amour disparaître à l’horizon comme un voilier. Lorsqu’il ouvre les yeux il ne voit qu’un chat qui sommeille tranquillement alors que dehors tombe la neige…

Puis, c’est le tour au Trompettiste de la Seine dont les paroles sont écrites par un poète romantique du milieu du 19e siècle et qui, comme Ibrica, avait passé quelques années à Paris. A partir de la Ville Lumière, le poète décrit sa nostalgie et envoie un cri d’amour à son pays natal sombre, tourmenté, menacé par des méchants voisins. A l’époque, ceux-ci étaient personnifiés par des villes de Budapest et de Vienne. On ne se souvient plus très bien de tous ces épisodes historiques dont chante Ibrica, mais on s’identifie et on s’émeut. Comme cela arrive quelquefois, une alchimie se crée entre les vers du poème d’Antun Gustav Matoš, la mélodie, la voix du chanteur et des membres de la diaspora présente dans le public.

Pour couronner le tout nous avons le droit à une interprétation d’Emina, la chanson mythique qui réchauffe encore plus nos cœurs. Nous applaudissons à tout rompre et exigeons encore ! encore ! et encore !!!


par Suada Tozo

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