vendredi 1er octobre 2010 par BH Info - 0
Le Courrier des Balkans - Jutarnji List
Le 3 octobre, les citoyens de Bosnie-Herzégovine sont convoqués aux urnes pour des élections générales. Alors que la scène politique semble toujours étroitement verrouillée par les partis nationalistes, des voix alternatives tentent de se faire entendre, comme celle du Nouveau parti socialiste de Zdravko Krsmanović. A la tête de la mairie de Foča depuis 2003, celui-ci a engagé une véritable politique de réconciliation dans un ancien bastion du nationalisme serbe.
Le pont métallique qui surplombait autrefois la Drina, érigé du temps de l’Autriche-Hongrie, n’est plus. Il a été détruit au cours des bombardements de l’OTAN en 1995, juste avant la signature des accords de paix de Dayton. A sa place, on a improvisé une construction en bois par laquelle les voitures traversent toujours la rivière. Non loin de là, se trouve l’ancien centre pénitencier de Foča, aujourd’hui un centre administratif, où 260 Bochniaques ont été abattus.
Le pont lui-même a été un haut lieu d’exécution des quelques 2.800 victimes originaires de la ville. Un bouquet de roses en plastique est là pour le rappeler.
La Drina est basse cet été, si bien qu’à certains endroits, on peut la franchir aisément à pied. Les enfants jouent dans une rivière domptée pour quelques semaines. La petite ville de 15.000 habitants grouille de jeunes gens en cette fin de mois d’août, et les filles sont de loin les plus nombreuses. En dépit de la pauvreté générale, fléau de toutes les villes de Bosnie, Foča semble en ce moment pleine de vie et d’avenir.
Alors que les villes de la côte dalmate exhibent fièrement des affiches à l’effigie du général Gotovina, Foča veut oublier ses criminels de guerre dont onze sont actuellement détenus à La Haye - sans parler de Karadžić et Mladić. Seules quelques affichettes, parsemées de ci de là au gré des rues, promeuvent un des innombrables textes écrits par Vojislav Šešelj dans sa cellule de La Haye.
Zvornik, Višegrad et Foča sont d’anciennes villes carrefour, des points de passage incontournables des marchands ragusains en route pour Thessalonique ou Constantinople. Elles sont le théâtre de de certains des plus beaux poèmes traditionnels mais aussi de sanglantes batailles.
Foča est restée pendant longtemps un bastion du Parti démocratique serbe (SDS) de Radovan Karadžić, un lieu sinistrement connoté où les voyageurs modernes évitaient de se rendre autant que possible. Cette partie orientale de la Republika Srpska de Bosnie-Herzégovine fut en effet un espace de terreur, de violence et de criminalité, le lieu où furent commis les pires crimes contre l’humanité mais aussi de sanglants règlements de compte intra-ethniques. Durant longtemps, les criminels de guerre en cavale sirotaient leur café aux terrasses ensoleillés de Foča pendant que les hélicoptères de l’OTAN, à leur recherche, quadrillaient la région. L’histoire ne faisait d’ailleurs que se répéter, puisque jusqu’en 1957, ces mêmes montagnes ont été le dernier abri des derniers tchetniks traqués.
Aujourd’hui, pourtant, les médias parlent de Foča comme d’une ville porteuse d’espoir pour la Bosnie-Herzégovine. Le mérite en revient en grande partie à Zdravko Krsmanović, l’homme que les habitants ont choisi à trois reprises - deux fois par voie électorale et une fois par référendum - pour maire, et dont l’objectif politique est de délivrer la Bosnie des terreurs, des haines et des passions, conséquences des années de guerre.
« Si je suis parvenu à réaliser cet objectif ici à Foča, le trou noir des Balkans, cela veut dire qu’il est possible de le faire partout ailleurs en Bosnie-Herzégovine », raconte avec optimisme cet ingénieur en BTP de 51 ans, également diplômé en sciences politiques. Il parle de l’avenir, de la Bosnie-Herzégovine, de l’UE dont son pays ne pourra pas devenir membre tant qu’il sera partagé en entités et gouvernés par ses dirigeants actuels. D’après Zdravko Krsmanović, la Bosnie a besoin de son Atatürk ou, tout au moins, d’un homme à l’image des actuels Présidents serbe et croate qui saura tendre la main aux voisins et consolider une paix post-Dayton fragile. On pourrait le soupçonner de parler davantage comme un eurodéputé de retour de Bruxelles avec un portefeuille rempli de subventions que comme le maire d’une ville en train de reconstruire son image bien écornée.
Zdravko Krsmanović a pourtant bâti son charisme sur le long terme. Lorsqu’il a été élu la première fois en 2003, il s’est immédiatement rendu dans l’unique enclave bochniaque de la région, Goražde, située à quelques 30 kilomètres de Foča. Le seul fait d’aller, en tant que politicien local serbe, sur un territoire bochniaque, était un geste fort que peu de ses collègues entreprennent encore aujourd’hui. Zdravko Krsmanović est allé encore plus loin puisque, lors de cette visite, il a publiquement condamné, depuis la station locale de télévision, les crimes commis par ses conationaux et la politique du SDS.
« Les dirigeants de l’époque doivent assumer leurs responsabilités. Si pendant que vous étiez au pouvoir, des crimes ont été commis, des femmes violées et des civils tués, vous ne pouvez pas prétendre que vous n’êtes pas responsable », avait-il déclaré. La déclaration avait fait l’effet d’une bombe et la réputation de Zdravko Krsmanović était faite. Celle d’un homme qui respecte tous les citoyens, quelle que soit leur appartenance nationale et qui n’hésite pas à traiter les politiciens de l’entité serbe de criminels et même de fascistes.
Après Goražde, Zdravko Krsmanović s’est rendu à Sarajevo et a appelé les déplacés de Foča à revenir dans leur ville. Quelques 4.500 d’entre eux ont répondu favorablement à cet appel. Le nouveau maire a fait reconstruire les mosquées et a enlevé les symboles orthodoxes de la mairie, en disant qu’il était le maire de tous les citoyens. Quand les partis politiques locaux ont demandé sa démission en le taxant de « traître national », ce sont les citoyens qui l’ont défendu et qui l’ont confirmé par référendum dans ses fonctions. Il a remporté de nouveau les élections municipales de 2008. Le Sunday Telegraph lui a consacré récemment un long article et Roy Gutman, prix Pulitzer, a écrit sur lui il y a déjà quelques mois de cela.
Zdravko Krsmanović est originaire de Foča et il y a passé toutes les années de guerre en tant que directeur d’une entreprise de BTP. Il n’a jamais adhéré à la ligne politique du SDS et ne s’en est jamais caché. Il s’est lancé dans la politique en 1997, en créant la section locale du Parti socialiste, alors que personne n’osait s’opposer ouvertement au pouvoir en place. « Nous n’avions aucune chance, raconte le maire, si le SDS avait présenté un cheval en guise de candidat, il aurait été élu. Il n’y avait aucune politique urbaine : on jetait les ordures dans la Drina, les vaches broutaient sur la pelouse du stade municipal et l’ancien maire roulait dans une vieille voiture achetée dans la commune de Berkovićimi, où se trouvait à l’époque le plus grand marché européen de voitures volées ». C’est face à ce constat désolant que Zdravko Krsmanović a compris que s’il avait été élu, c’est parce que ses concitoyens rêvaient de changement et que ce changement, il le leur devait.
« J’ai appliqué une thérapie de choc : des changements radicaux en un laps de temps très court. Les gens ont été pris de court. Plus les cadres politiques m’attaquaient et plus les habitants de Foča me soutenaient. Et puis mes détracteurs ont cessé de me présenter comme un traître à la nation serbe, pour se demander si, finalement, je n’avais pas raison et si le véritable intérêt national serbe, ce n’était pas la paix, encore la paix et toujours la paix ».
Les diplomates étrangers et les ONG ont également perçu les changements. Immédiatement après les accords de Dayton, Foča a connu des sanctions économiques fortes et n’a pas bénéficié, du fait de l’intransigeance nationaliste de ses dirigeants, des aides versées à la reconstruction de l’Etat, mais l’élection de Zdravko Krsmanović a marqué le début d’une ère nouvelle. Les premiers investissements n’ont pas tardé à venir. Le PNUD a ainsi alloué à la ville 15 millions de dollars qui ont servi à construire des écoles et des salles de sport ainsi qu’à ouvrir des facultés.
Lors des meetings électoraux de la campagne de 2008, Milorad Dodik en personne s’est insurgé contre Zdravko Krsmanović et pourtant, même si Milorad Dodak a obtenu 51% des voix dans l’ensemble de la Republika Srpska, Zdravko Krsmanović l’a emporté dans sa ville.
Au cours de son premier mandat, il avait commencé par nettoyer la ville puis avait rouvert le théâtre afin de « combattre l’inculture par la culture ». Sa fierté actuelle est un championnat international de football pour les équipes junior. Cette année y ont pris part des équipes croates, slovènes et même anglaises. Sans oublier également le célèbre rafting sur la Tara qui a rassemblé 50.000 personnes.
Zdravko Krsmanović souhaiterait maintenant voir s’opérer les mêmes changements à l’échelle de toute la Bosnie-Herzégovine. Il ne cesse de répéter que le véritable intérêt national serbe, c’est la paix, la coopération avec les voisins, le renforcement de l’Etat deB osnie-Herzégovine et non de la Republka Srpska, car c’est uniquement un Etat consolidé qui peut prétendre à un avenir européen. « Dans le cas contraire, les Serbes de Bosnie connaitront le même sort que les Serbes de Croatie. Vous ne pouvez pas provoquer en permanence sans susciter au final de fortes réactions »...
Les élections générales auront lieu en Bosnie-Herzégovine le 3 octobre prochain. Zdravko Krsmanović est candidat aux côtés de Danis Tanović, le jeune réalisateur primé par un Oscar pour son film No Man’s Land. Danis Tanović s’est lancé en politique il y a deux ans avec pour objectif la création d’un nouveau parti qui dépasserait les clivages nationaux et serait multinational, un parti qui serait porté par des visages jeunes et inconnus au grand public. Et même si le parti n’a été créé que six mois avant les élections, il a déjà rallié à travers le pays, un maire et 23 conseillers municipaux, tout en formant une coalition avec le SDP à Sarajevo.
La coalition entre Notre parti (Naša stranka), la formation de Danis Tanović, et le Nouveau parti socialiste (NSP) de Zdravko Krsmanović, est la première coalition de deux partis ayant leurs sièges respectifs dans les deux entités différentes de la Bosnie-Herzégovine mais présentant une liste commune à l’échelle de l’Etat. Zdravko Krsmanović lui-même n’est pas candidat. Il a en effet conclu que sa candidature aurait pu déstabiliser certains de ses électeurs à l’échelle locale, qui auraient, dans le doute, accordé leur voix à Milorad Dodik.
Le maire de Foča estime que les élections à venir sont capitales pour l’avenir du pays. « C’est un moment historique clé ; la situation actuelle rappelle énormément celle de 1991 : la recherche de l’homogénéisation nationale et une crise économique forte auxquelles il faut rajouter les blessures de la guerre, des rapports mal précisés aux voisins et une grande quantité d’armes en libre circulation. Bref, les affrontements sont possibles, peut-être n’auraient-ils pas la même intensité que ceux du début de la décennie 1990 et prendraient-ils davantage la forme d’attaques ponctuelles et d’incidents », estime-t-il.
D’après Zdravko Krsmanović, les tendances politiques actuellement dominantes entretiennent délibérément la libanisation de la Bosnie-Herzégovine et tirent profit de cette situation de chaos général. Si les partis au pouvoir remportent encore les élections d’octobre, ils feront leur possible pour démontrer que l’Etat actuel n’est pas viable et qu’il faut redessiner ses frontières.
Pourtant, si l’on se fie aux intentions de votes entendues dans les rues de Foča, Zdravko Krsmanović risque fort de ne pas remporter son troisième mandat de maire. Les habitants l’apprécient toujours, mais ils lui reprochent la gestion des finances et l’endettement de la municipalité. Certains le soupçonnent même d’enrichissement personnel puisque sa société de BTP est impliquée dans la majorité des chantiers de la ville.
Traduit par Ognjenka Fejić
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