mercredi 19 janvier 2011 par BH Info - 0
Texte et photos : Michel Slomka
Sur le chemin de retour à Tuzla, le silence n’est brisé que par le doux crépitement de la pluie sur le pare brise de la voiture. Alma, la jeune fille de 18 ans qui m’accompagne, semble plongée dans ses pensées. Comme tous les jeunes de son âge, elle est née avec la guerre civile, mais il est difficile de dire qu’elle l’a connue.
Pourtant, un de ses tous premiers souvenir est un souvenir de guerre. A trois ans, une roquette visant l’usine en face de sa crèche a manquée sa cible et est venue pulvériser l’arbre de la cour de récréation. Les soldats ont immédiatement évacués les enfants vers un abri souterrain.
Alma a grandi en essayant de comprendre pourquoi cet arbre avait été pulvérisé, pourquoi tout ce bruit et toute cette peur. "Parfois, moi aussi je fais des rêves. C’est rare, mais ça arrive. Je rêve que je suis à Srebrenica et que je cours pour échapper aux soldats, pour sauver ma vie. Et c’est horrible, vraiment horrible, parce qu’à ce moment là j’ai tellement peur de mourir... " Je ne dis rien. Je regarde la souffrance qui voyage. Et la route monotone qui serpente sous la pluie.
Elle file cette route, à travers les montagnes ensanglantées par l’automne, jusqu’à Srebrenica. En chemin, on aperçoit les paysans Serbes et Bosniaques qui mènent paître leurs moutons au milieu des ruines et des maisons neuves financées par les programmes de l’aide internationale.
Au volant, Zoran Vućić –Yougoslave dans l’âme et vétéran de l’armée serbe de Bosnie- se le demande encore. Plongé dans les souvenirs d’une autre vie, un sourire rêveur danse sur ses lèvres. "J’ai fait mon service militaire en 1986, "la belle époque". Si tu avais vu ça ! Les gens pouvaient voyager, sortir : partout tu étais chez toi. Surtout, les gens étaient gais. On faisait des barbecues ; et puis on gagnait bien notre vie. Tito, c’était vraiment quelqu’un !
Quand la guerre a éclatée en Croatie suite à la proclamation de son indépendance, j’ai été mobilisé avec mes potes en tant que réserviste. Tu sais, il n’y avait pas d’armée en Bosnie, c’était ce que Tito appelait l’armée du peuple. Au besoin, chaque commune appelait ses réservistes et leur distribuait des uniformes et des armes. Mais nous, on regardait les évènements en Croatie comme des tensions passagères. Personne ne pensait sérieusement que ça allait s’étendre. Imagine-toi, j’ai même eu une permission pour aller m’acheter une voiture en Serbie. Ce n’est qu’en revenant avec cette voiture neuve, immatriculée à Belgrade, que j’ai compris que quelque chose ne tournait pas rond. J’ai du passer par la Croatie, et je me suis arrêté pour demander mon chemin à une dame. Je me souviens, ils fêtaient un mariage. La femme a vue ma plaque, et elle m’a répondu d’aller me faire …
De retour à la caserne, j’ai vu mes copains qui partaient les uns après les autres. Á la télévision, Izetbegović a proclamé l’indépendance de la Bosnie, mais pour lui ça devait être un pays pour les Musulmans, il ne tenait pas compte des autres peuples constitutifs, Serbes et Croates, et ça, ça n’était pas juste. Alors, Serbes et Croates de Bosnie ont à leur tour proclamé leur indépendance. Et voilà, personne n’y avait cru, personne ne l’avait voulu, mais la guerre était là."
Tout commence en 1992, quand la guerre devient pour les Serbes de Bosnie un moyen de vider les régions orientales de leur population musulmane. Aux conquêtes militaires s’ajoutent des exactions en tout genre perpétrées par des groupes paramilitaires radicaux tolérés –et même encouragés- par Belgrade. Les Tigres d’Arkan, les Scorpions, les Loups blancs…une multitude de milices privées s’organisent autours de chefs de guerre attirés par l’appât du gain. Suivant l’armée régulière et l’aidant dans ses opérations, les milices pillent et incendient les maisons musulmanes, torturent, violent et tuent, appliquant par la terreur la politique du "nettoyage ethnique". En fuite, les civils musulmans se réfugient dans les dernières poches de résistance de l’armée bosniaque, et en particulier à Srebrenica.
Adossée à la rivière Drina -qui marque la frontière avec la Serbie voisine- et encerclée de toutes parts par les forces bosno-serbes, Srebrenica réussit à tenir sous le commandement de Naser Orić, qui en tire un prestige et une renommée sans précédent dans l’armée bosniaque.
Dragan Cvijetinović, ambulancier dans l’armée serbe de Bosnie, a bien connu Naser Orić : "Son père et le mien étaient amis, ils travaillaient tous les deux dans une usine de Potoćari. Naser était parti à Belgrade, où il avait intégré le ministère de l’Intérieur et assurait la sécurité de Slobodan Milošević. Quand la guerre a éclatée, il a choisi le camp bosniaque. Il a prit le commandement de Srebrenica et y a régné en vrai tyran. Il montait un cheval blanc, et personne ne pouvait lui disputer le pouvoir sans risquer d’y laisser sa vie. Quand je repense à la bonté d’âme de son père, je ne comprends pas comment Naser a pu devenir comme ça, assumer la responsabilité de ce qu’il a fait. Je ne peux pas vous dire à quel point ces gens et nous étions amis, comme nous nous entendions bien. Et pourtant… "
Durant toute l’année 92, les exactions se poursuivent sur les populations musulmanes avec une violence inouïe. Plus bas sur la Drina, à Višegrad, les cousins Lukić, des jeunes hommes cultivés et bien sous tous rapports, enferment 112 hommes, femmes et enfants dans un hangar avant d’y mettre le feu. Sur le vieux pont, joyau d’architecture ottomane chanté par Ivo Andrić, on égorge les gens à la chaîne, avant de balancer leurs corps dans la rivière.
Contre toute attente, Srebrenica, encerclée, résiste. Á l’hiver 92, Orić et ses hommes réussissent même à renverser et à briser le siège qui asphyxie la ville. Á la recherche d’eau et de nourriture pour la population affamée de la ville, Orić lance des raids sur tous les villages serbes alentours. Á son tour, il se livre à des violences arbitraires sur les civils.
Toujours d’après Dragan Cvijetonović : "Oric et ses hommes attaquaient les villages. Il dira par la suite que c’était parce que les villages étaient lourdement armés. Les soldats peut-être, mais les paysans ? Laissez-moi vous raconter la Noël 93. C’était le 7 janvier [date du Noël orthodoxe, ndla], la nuit était tombée. Tous les villageois étaient chez eux, en train de préparer le cochon. Lorsque les Bosniaques sont arrivés, ils ont laissé un passage pour que les gens puissent s’enfuir, mais il faut croire qu’ils ne l’ont pas crié assez fort, car beaucoup sont restés dans leurs maisons. Quand nos soldats ont battu en retraite, les hommes d’Orić sont entrés chez les gens et ont tué tous ceux qu’ils ont trouvés. Quarante six villageois ont été massacrés [ce chiffre correspond en réalité au total des morts : d’après une commission d’enquête indépendante, 11 civils et 35 soldats ont été tués cette nuit là, ndla]."
L’histoire se répète dans de nombreux villages, et jusqu’à Bratunac, la ville voisine de Srebrenica. Finalement, Orić devra à nouveau battre en retraite, et devant la menace de massacres planant sur les réfugiés de Srebrenica, l’ONU décrètera d’une zone de sécurité autour de la ville et du village de Potoćari.
La zone de sécurité implique une protection des civils par les Casques bleus et la démilitarisation des hommes d’Orić. Cette démilitarisation sera remise en question et servira de prétexte aux forces bosno-serbes lors de la chute de l’enclave.
Á chercher, dans les environs de Bratunac, un vétéran de l’armée serbe de Bosnie qui puisse nous raconter la prise de Srebrenica, on se heurte à un épais mur de silence.
Tout en nous resservant de son vin de framboise fait maison, Dragan Cvijetinović nous concède qu’on aura du mal à trouver un témoin qui accepte de parler. Lui était déjà invalide, sa guerre était finie. Il connait bien quelqu’un, mais on ne pourra pas le rencontrer. On obtient tout de même de lui parler au téléphone, sous couvert d’anonymat : "J’ai tout fait pour me garder des journalistes et des photographes pendant tout ce temps. Mon malheur a été d’apparaître sur une vidéo où l’on me voit près de Mladić qui distribue des bonbons aux enfants Musulmans. J’ai même été convoqué à La Haye ; et tout ça pour rien." Mais à la question de savoir comment les journées fatidiques du 11 au 13 juillet se sont déroulées, notre interlocuteur s’excuse et raccroche.
En vérité, tout le monde sait ce qu’il s’est passé à Srebrenica après la chute de la ville. De nombreux rapports indépendants ont pu retracer la chronologie et la nature des évènements.
4 juin 1995 : suite à la prise d’otage d’un détachement de Casques bleus, le général en chef des armées bosno-serbes Ratko Mladić, est en mesure d’exercer un chantage stratégique vis-à-vis de l’ONU. Ce jour là il rencontre le commandant des forces internationales, le Français Bernard Janvier, et lui promet la restitution des otages en échange de l’arrêt définitif des bombardements aériens de l’ONU sur ses troupes. Sans cette défense aérienne, Mladić sait que les zones de sécurité –derniers sanctuaires des Musulmans de Bosnie orientale- seront incapables de lui résister. Janvier, soucieux de la sécurité des troupes onusiennes, accepte cet accord. Ainsi, les forces serbes de Bosnie sont libres d’avancer sur Srebrenica, Žepa et Goražde, avec, en ligne de mire, la prise de la capitale, Sarajevo. Du 6 au 10 juillet, les mortiers serbes pilonnent Srebrenica. Sur place, le détachement des Casques bleus néerlandais demande un appui aérien d’urgence. La réponse de l’état major arrivera plus de vingt-quatre heures plus tard, quand les combats auront pris fin.
Le 10 juillet au matin, Mladić et ses hommes entrent victorieux dans la ville. On estime à environ 35.000 personnes -civils et combattants mêlés- le nombre de Musulmans présents dans l’enclave ; Naser Oric lui, est parti depuis longtemps, exfiltré par hélicoptère. Une fois acquise la certitude que les Casques bleus néerlandais seraient incapables d’empêcher la prise de la ville, 13.000 hommes (6.000 soldats– dont beaucoup sont désarmés- et 7.000 civils) forment une gigantesque colonne qui s’enfonce à travers les bois dans l’espoir de percer les lignes serbes jusqu’à Tuzla.
Le 11 juillet, les soldats serbes opèrent un tri parmi les civils restés à Srebrenica. Les usines de Potoćari et la base militaire des Casques bleus sont transformés en camps où s’entassent femmes, enfants et vieillards. Les hommes sont rassemblés à part. Dès lors, les opérations de tuerie débutent.
Entre le 11 et le 13 juillet, les hommes sont fusillés derrière les usines, dans les champs ou sur le bord des routes. Ils sont emmenés par bus entiers, au milieu de la campagne, où ils sont massacrés et jetés dans des charniers. Dans les usines de Potoćari, les exactions sont nombreuses, et leur énumération insoutenable : tortures physiques et psychologiques, viols collectifs, assassinats barbares.
Djula Kapidjić a passé deux nuits dans une usine de Potocari. Elle raconte : "Bien sûr, Mladić a essayé d’éviter la panique, il a voulu nous rassurer. Il nous a dit de ne pas nous inquiéter, que tout le monde arriverait vivant à Tuzla. Dans l’usine il faisait très chaud, on manquait d’eau. Les jeunes femmes étaient emmenées dans les maisons alentours et elles étaient violées. Parfois, ils violaient les femmes dans l’usine, devant leurs enfants. Et tout le monde voyait ou entendait. Le deuxième soir, vers minuit, j’ai réussi à sortir sans être vue. Je voulais chercher de l’eau à la rivière qui coulait derrière l’usine, après le champ de maïs. Je suis entrée dans le champ, et, au bout d’un moment, je suis tombée sur des corps. J’ai continué un peu. Il y avait des corps partout, le champ était recouvert de gens morts. Puis, deux Serbes avec des fusils m’ont vue, et ils m’ont dit que je n’avais rien à faire ici, que je devais retourner dans l’usine. J’essaie d’oublier ce que j’ai vu cette nuit là, mais je n’y arrive pas. Chez moi, quand je retourne la terre pour récolter les pommes de terre, j’ai toujours l’impression que je vais voir quelqu’un. Que mon potager est un cimetière, un charnier."
Comme si Dragan Cvijetinović (le vétéran bosno-serbe) lisait dans mes pensées, il s’empresse me livrer sa version des évènements : "Je peux vous dire une seule chose sur ce qu’il s’est passé à Potoćari : sachez que les chiffres sont faux. Ils ont fait venir des morts de toute la Bosnie pour gonfler le chiffre. Il n’y avait en aucun cas 8.000 hommes là-bas. Pour ceux qui ont pris le chemin de la forêt, je ne sais pas ; mais il n’y pas eu de massacre dans les usines ni dans les champs, je m’en porte garant.
D’après vous donc, aucun homme, femme ou enfant n’a subi de sévices ou n’a été tué à Potoćari durant ces trois jours ?
Non, je vous le répète. Le jour de l’évacuation, je suis même sorti de chez moi pour donner des cigarettes et du pain à d’anciens collègues musulmans que j’avais reconnu. Mladić n’est pas responsable de tout ce dont on l’accuse. Il faisait son devoir. Il n’a tué personne ce jour-là. Au contraire, il a laissé partir les gens en autobus. Je ne peux pas vous dire que c’est un héros, parce que j’en paierai peut-être un jour les conséquences. Mais c’est un homme droit et honnête, et en cela j’assume entièrement ce que je dis. »
Je l’ai remercié pour le vin à la framboise, et j’ai retrouvé le jour limpide, où nulle ombre ne semblait avoir sa place.
N’en déplaise à Dragan Cvijetinović et aux autres négationnistes du massacre de Srebrenica, la Commission Internationale pour les Personnes Disparues (ICMP) a actuellement mis au jour, dans quatre-vingt dix charniers, 6.503 personnes identifiées par recoupement génétique et rendues à leur famille. D’après les dossiers déposés par les proches, 1.500 personnes reposeraient encore, quinze ans après les faits, dans la terre de Srebrenica et de ses environs.
"La difficulté –estime Jasmina Memeledzija, du ICMP- est qu’on retrouve ces charniers en grande partie grâce à la chance. Au début, les satellites américains pouvaient localiser les sites principaux où la terre avait été fraîchement retournée. Mais les Serbes, qui avaient à cœur d’effacer les traces les plus visibles du massacre, sont revenus deux ou trois mois après les évènements, à l’automne 95. Ils ont déterré les corps et les ont éparpillés dans des charniers plus discrets -que l’on appelle « sites secondaires ».
"Durant ce transfert, les corps en décomposition se sont disloqués, et il n’est pas rare qu’on retrouve des bouts d’une personne dans deux, trois, voire quatre sites secondaires. Beaucoup de gens ont vu où étaient creusées ces fosses, et on a pu les rouvrir grâce à leur témoignage. Mais beaucoup d’autres se taisent. S’ils parlaient, on pourrait retrouver les derniers disparus et les identifier en un temps très court. Mais à la place de cela, il faut s’en remettre au hasard et attendre qu’un paysan labourant son champ tombe sus un os."
Pour les morts, le chemin du retour à Srebrenica commence à cinquante kilomètres plus au nord, dans la banlieue de Tuzla, sur la table en inox de l’institut médico-légal du ICMP. De l’individu qui repose actuellement sur cette table il ne reste que le crâne, un fémur, les os du pied droit et quelques côtes. L’anthropologue qui s’affaire sur ces restes minéraux d’une vie évanouie me fait remarquer qu’il s’agit d’un homme d’une trentaine d’année, mort d’une balle dans la tête. Bientôt, toute une chaîne d’experts, œuvrant à l’extraction de son ADN et à l’établissement de son profil génétique, sera en mesure de le tirer définitivement de l’oubli dans lequel ses assassins avaient l’espoir de le plonger. Comme lui, dans le hangar réfrigéré attenant au laboratoire, des centaines de squelettes fraîchement découverts attendent, emballés dans des sacs plastiques, de parler. Car les os, innombrables, sont les témoins silencieux de leur propre tragédie. Nous ne sommes pas ici dans une morgue comme les autres, mais dans des archives où sommeillent des pièces à conviction.
Dans une pièce voisine sont conservés les effets personnels retrouvés au fond des charniers. Une montre arrêtée, un peigne, une boîte à cigarette, un album photo. Le silence est plus pesant ici qu’ailleurs. Le regard passe sur des papiers, des lettres, une paire de lunettes, et, dans un coin, un câble électrique qui a servi à entraver un prisonnier. Les os retournent à la poussière, mais ces objets là conservent encore en leur sein toute l’humanité des morts.
Je demande à voir l’album photo. On l’extrait de sa pochette protectrice, et aussitôt l’odeur se répand. "Celui là, on l’a trouvé en 2007, douze ans après l’inhumation. Les photos ont pris l’odeur des corps décomposés dans la fosse depuis tout ce temps." Des visages émergent du plastique fondu et des encres corrodées. L’air s’emplit de voix. Une dernière fois surgissent de la nuit les repas de famille, les mariages, les anniversaires. Tellement de fantômes.
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