mercredi 10 août 2011 par BH Info - 0
Point de vue. Par Benjamin Abtan, secrétaire général du European Grassroots Antiracist Movement (EGAM)
Le massacre d’Utoya éclaire l’esprit de guerre civile européenne qui anime ceux qui disent "lutter contre l’islamisation de l’Europe".
A bien des égards, c’est la guerre de Bosnie qui marque le début de cette croisade interne. Nombreux sont alors ceux qui voient dans la chrétienne Serbie de Milosevic le dernier rempart de l’Europe contre l’islamisation du continent dont la musulmane Bosnie serait le fer de lance, comme la Serbie fut le rempart contre le nazisme dans les Balkans.
Cette grille de lecture opposant de manière irréconciliable la chrétienté et la civilisation à l’islam et la barbarie a été utilisée par la suite avec un funeste succès par Poutine pour justifier la destruction de Grozny et le massacre des Tchétchènes.
S’inscrivant dans la même logique, le génocide de Srebrenica en juillet 1995 marque l’apogée de la violence raciste du pouvoir serbe et le début de sa fin.
Pour les croisés de la "lutte contre l’islamisation de l’Europe", la défaite de la Serbie, suivie quelques années plus tard par l’indépendance du Kosovo puis par la chute de Milosevic, sonne comme un avertissement : l’islamisation de l’Europe est en cours ; les musulmans ont remporté une guerre ; ils peuvent donc remporter la guerre civile et détruire l’Europe comme ils ont détruit la Grande Serbie.
On a souvent analysé à tort comme une modération les mutations récentes des partis européens d’extrême droite sur l’exemple du Parti de la Liberté néerlandais de Geert Wilders. En laissant de côté leur filiation directe avec les forces politiques qui organisèrent l’extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale, en faisant mine d’accepter le cadre démocratique du débat public, en reprenant dans leurs discours des références à des combats et concepts progressistes tels le féminisme ou la liberté d’expression, ils se seraient modérés.
Ces analyses ont trop minoré un aspect fondamental de ces mutations : l’unification des mouvements européens d’extrême droite, que certains appellent désormais populistes, par la haine des musulmans.
Cette coagulation idéologique lourde de menaces se réalise avec la crise pour toile de fond et catalyseur. Elle a ses prophètes, comme Eric Zemmour en France ou Thilo Sarrazin en Allemagne, qui théorisent la nécessité de la discrimination raciale, c’est-à-dire de l’application d’une politique raciste dans un cadre formel d’égalité des droits. Elle a ses facilitateurs, comme le Parti libéral danois ou le Peuple de la liberté italien, qui tendent à normaliser les discours de haine en les portant au plus haut niveau de l’Etat. Elle a ses victoires offertes par les démocrates, comme lorsque Angela Merkel et David Cameron critiquent le multiculturalisme en laissant penser que l’analyse idéologique de l’extrême droite est la bonne.
Ces mutations récentes de l’extrême droite européenne ne sont pas une modération, car si "l’ennemi principal" désigné a changé, l’idéologie de ce courant politique reste structurée par l’obsession de l’ennemi intérieur à identifier et à exterminer. La "lutte contre l’islamisation de l’Europe", c’est l’esprit de Srebrenica diffusé à travers tout le continent. C’est un "eux ou nous" existentiel qui autorise et précède tous les massacres. C’est l’esprit de la guerre civile européenne.
Face à cette injonction existentielle de l’élimination de l’Autre, les stratégies de mises en actes sont principalement de deux natures.
Une première stratégie consiste à attaquer directement ceux désignés comme les ennemis intérieurs, à l’instar du Jobbik hongrois dont la milice est responsable de nombreux meurtres racistes de Roms, ou des néo-nazis allemands qui brûlent à intervalles réguliers des foyers d’immigrés turcs.
Une deuxième stratégie, complémentaire et concomitante de la précédente, consiste à attaquer les individus et les institutions qui représentent une protection pour les "ennemis intérieurs", afin de pouvoir cibler ces derniers plus violemment par la suite.
C’est la logique de l’acte de Anders Behring Breivik, qui massacre à Utoya des personnes qu’il considère comme "ethniquement similaires", mais dont l’attachement à la démocratie en fait des traîtres à abattre car des alliés de l’ennemi.
La réponse promise par le premier ministre norvégien Jens Stoltenberg a été claire et forte : "Plus de démocratie." Elle est non seulement juste moralement et politiquement, mais elle est également nécessaire stratégiquement pour renforcer le camp de la démocratie européenne menacée par les tenants de la guerre civile. Il serait bon que toute l’Europe s’en inspire.
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