Toute l'actualité sur la Bosnie-Herzégovine

Accueil > Idées > Editorial > Bosnie, un quart de siècle de l’amertume. Ras le bol !

Bosnie, un quart de siècle de l’amertume. Ras le bol !

mercredi 1er mars 2017 par Zehra Sikias  |  5 Partagez sur FacebookTwittez cette information

En 1992, je n’avais que 18 ans et je ne m’intéressais pas à la politique. La guerre annoncée à la télévision, je me souviens, j’étais plutôt contente. La seule information qui avait retenu mon attention, c’était que les cours étaient suspendus. Il faisait beau, ce printemps là. Plutôt que de préparer mon bac, j’avais envie de siroter des capuccinos sur les terrasses des cafés.

Comme la plupart des jeunes de Sarajevo, je ne prenais pas au sérieux les menaces des politiciens. Les tensions, je ne les sentais pas. La guerre, c’est un mot sorti des manuels de l’Histoire, rien de plus. Le terme ethnique ne faisait pas encore partie de mon vocabulaire.

Quelques jours après, je serai brutalement arrachée à mon monde merveilleux. Je vais découvrir le siège, la mort, les snipers, les bombardements, la trahison, le désespoir, l’hypocrisie. Le monde deviendra médiéval, tel que je l’imaginais. La faim, le froid, le noir, les privations. Plus d’eau courante, plus d’électricité, plus de téléphone. L’inimaginable.

Vingt-cinq années se sont écoulées depuis. Le siège, c’est loin derrière moi. Et pourtant, jamais le sentiment de l’amertume n’a été aussi fort. C’est un ras le bol.

Ras le bol des politiques incultes qui nous gouvernent ; de la corruption omniprésente qui n’émeut plus personne ; du népotisme et des pots de vins ; des privatisations sauvages qui réduisent l’homme à l’esclavage ; de la justice, politisée et profondément injuste ; de la ségrégation dans les écoles, digne de l’apartheid ; du mépris envers les victimes et des médias qui jouent le jeu des extrémistes.

Ras le bol que les meilleurs d’entre nous soient bannis au bas de l’échelle de la société, qu’on se taise pendant qu’on vole et détruit ce qui reste encore de la Bosnie, que l’intérêt personnel soit devenu la priorité numéro un de nos politiques publiques, qu’on s’endette pour payer un appareil d’Etat immense et inefficace et qu’on soit poussé à l’exile pour chercher un avenir.

Ras le bol des Serbes, des Croates et des Bosniaques, ces peuples qui refusent d’admettre qu’ils ne sont pas trois mais un seul. Ras le bol de cette aberration de transformer une seule et même langue en trois langues officielles de Bosnie. Ras le bol de lire trois histoires différentes des mêmes événements.

Ras le bol qu’on transforme le mensonge en vérité, que des criminels de guerre soient présentés comme des héros et que des vrais héros soient traités comme un détail de l’histoire.

Ras le bol de cette constitution imposée qui ignore le citoyen, la seule catégorie qui dans les pires moments de l’histoire de la Bosnie croyait aux valeurs républicaines et a pris la défense de la diversité. Ras le bol d’éprouver la honte que nos concitoyens juifs ou roms n’ont pas les mêmes droits.

Ras le bol de voir nos fonctionnaires d’Etat travailler contre l’Etat qui les paye. Ras le bol que les Dodik, les Izetbegovic et les Covic, des types sans scrupules, sans principes, sans morale palabrent au quotidien du patriotisme et que les dirigeants du parti de Radovan Karadzic crient au scandale d’Etat quand la Bosnie demande la révision du verdict à la Cour Internationale de Justice.

Ras le bol que la Serbie de Vucic et de Nikolic ose se qualifier de victime de la haine des Bosniaques envers les Serbes. Croient-ils qu’on a déjà oublié leur passé ? Ras le bol que la Croatie dénonce haut et fort la discrimination des Croates de Bosnie. Faut-il lui rappeler que les Croates de Bosnie, peuple constitutif, sont proportionnellement moins nombreux que n’étaient les Serbes de Croatie au moment où la Croatie indépendante leur a supprimé le statut du peuple constitutif ? Le fait est qu’en Bosnie, la discrimination nous concerne malheureusement tous. Pourquoi ne pas s’offusquer de la discrimination des minorités par exemple ? A l’heure où on glorifie le fascisme en Croatie et réhabilite Draza Mihajlovic en Serbie, j’avoue que j’ai du mal à supporter que Belgrade et Zagreb donnent des leçons de moral sur la paix, la réconciliation et l’égalité.

Ras le bol de l’Europe aussi qui, après avoir fermé les yeux sur la souffrance d’un pays autrefois profondément mélangé et européen, a fini par accepter un modèle de gouvernance sur les bases ethniques. Elle est où cette Europe des citoyens ? Trop souvent les pays européens défendent en Bosnie un tas de principes qu’ils refusent pour leur propre pays, ras le bol ! Des bla bla sur le bon déroulement des réformes en Bosnie et sur son avancement vers l’adhésion à l’UE, c’est une honte. Qu’on se le dise clairement, jamais la situation politique, économique et sociale n’a été aussi catastrophique ! Et si possible, qu’on cesse de nous répéter en permanence que la Bosnie est un Etat artificiel et que le vivre ensemble n’y a jamais existé.

Washington, Moscou ou Ankara ont eux aussi toujours leur mot à dire sur tout ce qui se passe dans les Balkans. Merci pour leurs bonnes intentons et les belles paroles, mais le monde est si divisé qu’au lieu d’éteindre l’incendie, leurs actions ne font que rajouter de l’huile sur le feu.

Un mot aussi sur l’arrogance des grands de ce monde devant les problèmes qu’affronte la Bosnie. Quelle est la différence entre les populistes et les nationalistes des Balkans et le monde civilisé si celui-ci devient à son tour lui aussi la victime du même mal ? La démocratie est prise en otage par ces politiques destructrices, c’est un fait. Dans ce processus, le cas de la Bosnie n’est pas anecdotique. En refusant de croire en forces progressistes du pays, le monde tel qu’il existe aujourd’hui, a montré ses failles et ses faiblesses, ce qui n’a pas échappé à un certains nombres de ceux qui rêvent du chaos.

Les Etats-Unis n’ont pas résisté au populisme. La France vacille aussi. Ce sont pourtant les deux pays symboles de la liberté qui portaient haut les valeurs d’un monde meilleur.

J’exagère peut-être, mais comme jamais la Bosnie n’a échappé à une guerre mondiale, jamais une guerre bosnienne n’a été un conflit purement et seulement interne mais toujours, d’une façon ou d’une autre, mondial aussi. La Bosnie commence les guerres mondiales mais c’est le monde qui mène les guerres bosniennes. Comment imaginer alors que dans un monde en désordre la Bosnie résistera ?


par Zehra Sikias

Vos réactions

  • Bonjour Zehra
    Tout simplement « superbe ».
    Que dire de plus,... ? Cette impression d’impuissance devant ces murs et la tempète qui se lève.
    A quelques exceptions près, c’est principalement chez les femmes de Bosnie Herzégovine que j’ai ressenti cette extraordinaire énergie et lucidité qui t’habite.
    Et si l’espoir venait de là, .. ? ... femmes de Bosnie et d’Herzégovine, de Banja Luka, Mostar, Sarajevo, Trebinje, ... ?
    Alors, creuse ton sillon dans cette terre si dure de Bosnie Herzégovine, et ne perds jamais espoir.

    Amitiés. Bise :-)

    JC

    modération a priori

    Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

    Qui êtes-vous ?
    Votre message
    • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Merci Zehra, et Bravo !!!

    modération a priori

    Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

    Qui êtes-vous ?
    Votre message
    • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Je serai moins long que les messages qui précèdent (et moins « engagé ») ; je me contenterai de dire à Zehra que j’ai aimé son texte et que je souhaite que beaucoup d’hommes et femmes de la B-H s’y reconnaissent. Et bon courage !

    modération a priori

    Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

    Qui êtes-vous ?
    Votre message
    • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Dobardan Ivar et Zehra.
    Tout d’abord merci Zehra pour cette lucide analyse de la situation actuelle, politique, sociale et économique de la BiH et du comportement de ses élites corrompues sous l’oeil complice et bienveillant des USA et de l’UE depuis les accords de Dayton/ Paris.
    Il est utile de le montrer comme tu le fais Ivar, que les deux dérives : ultra-libéralisme et populisme marchent conjointement dans la même direction et malheureusement sont le carburant et le comburant des tensions internationales actuelles.
    Il me semble, mais c’est à confirmer, que Pinochet lors du coup d’état au Chili en 1973 avait dit à Friedmann (disciple d’Hayek) que la politique ultra-libérale mis en oeuvre par la pensée des « Chicago boys » formés aux USA, allait nécessiter la mise en place de dictatures militaires pour contrôler la contestation sociale qui résulterait de cette politique économique.
    Derrière le paravent de la lutte contre le communisme, le plan Condor fût en fait un système préventif pour permettre aux élites locales et aux USA de garder le contrôle sur les populations latino-américaines. La miss Thatcher importa en Europe cette idéologie qui eut les conséquences que l’on connait en GB dont la situation de l’hôpital public et des chemins de fer n’en sont qu’une manifestation.
    Le reste de l’UE n’a pas résisté depuis 2008 à cette idéologie dominante. La mise au pas de la Grèce avec la complicité de l’UE, de Goldmann-Sachs et particulièrement de l’Allemagne et son ministre des finances Wolfgang Schaüble, présent à la dernière réunion du groupe Bilderberg en juin 2016 à Dresde est un exemple de la reprise en main des peuples contestataires par ces élites.
    Le groupe Bilderberg est lui-même l’enfant du groupe Alfred Milner et se revendique dans son mode de fonctionnement à celui de « Chattam House », siège du RIIA britannique émanation et création de cette élite anglo-saxone.
    Aujourd’hui, tous les peuples paient de façon plus ou moins forte les conséquences politiques de cette politique économique ultra-libérale.
    La BiH se trouve elle, suite aux conséquences de la signature des accords de Dayton/Paris, assise sur un baril de poudre et aujourd’hui, sur une ligne de fracture Est/Ouest qui se dessine de nouveau aussi dans les pays Baltes, en Pologne, en Roumanie, en Bulgarie et bien sûr en Ukraine face à la « menace de l’invasion » Russe.
    L’Otan reste derrière tous ses discours « d’alliance défensive », une menace réelle pour la paix en Europe notamment en s’alliant avec les secteurs les plus réactionnaires d’Europe orientale comme en Ukraine,....
    Comment se fait-il qu’un homme comme Gaston Besson, puisse encore recruter des para-militaires et leurs entraîneurs sur Facebook pour venir se battre contre les « indépendantistes » du Donbass en incorporant le bataillon Azov ?
    Les réseaux stay-behind de la guerre froide ont-ils disparu ? Ont-ils été mis en sommeil ?
    Rappelons qu’après les propos tenus par Gulio Andreotti (décédé en juin 2013), devant les parlementaires italiens en octobre 1990, dénonçant la réalité du réseau Gladio, ont suivi de peu les guerres de l’ex-Yougoslavie.
    En BiH, les ouvriers et ouvrières de l’usine DITA à Tuzla, sont donc un des exemples à suivre pour le reste de l’Europe dans la reprise en main par les peuples de leur avenir, comme le fût en son temps la Commune de Paris ou l’anarcho-syndicalisme en Catalogne de 1936 à 1939 ; sinon nous partirons tous dans l’abîme avec le concept de l’ultra-libéralisme et de sa superstructure : la gouvernance mondiale défendue par le groupe Bilderberg.
    Dovidjenja.

    modération a priori

    Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

    Qui êtes-vous ?
    Votre message
    • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Zehra,
    On peut comprendre et aussi partager ton ras-le-bol. Et tu as raison aussi de t’inquiéter de la dérive populiste qui existe au niveau mondial, avec notamment l’arrivée de Trump au pouvoir aux USA et le risque réel d’une élection de Marine Le Pen en France. Sans oublier bien sûr les dérives similaires en Hongrie, Russie, Turquie, Inde et dans d’autres pays.
    On peut observer dans un certain nombre de cas que ces dérives sont souvent une réaction face à une autre dérive : celle de la domination du capitalisme mondialiste qui vise à une gouvernance mondiale des élites financières et économiques, comme on le voit notamment au travers des traités qui se négocient en secret comme Tisa (Accord sur les services), Tafta (USA-UE) et Ceta (UE-Canada). Dans ce dernier accord, les élus wallons ont mené une résistance qui a un peu limité les dégâts.
    Paradoxalement, les deux dérives : la mondialiste et la populiste (cette dernière en principe contre la première), se complètent, comme on peut le constater avec l’élection de l’ultralibéral Trump qui veut rétablir une exclusivité de pouvoir pour les grands capitalistes étasuniens,, s’opposant ainsi au projet néolibéral (nt. Bilderberg) de partage de pouvoir entre grands décideurs étasuniens, européens, japonais.
    Le premier « laboratoire » de cette complémentarité entre néolibéraux et populistes (ou extrême-droite) a été le coup d’état de Pinochet au Chili avec l’appui des services étasuniens. Les écoles y sont encore aujourd’hui privatisées.
    La Bosnie & Herzégovine n’a pas échappé non plus à cette double dérive. En effet, les « nationalistes » de tout bord se sont enrichis dans les privatisations et par leur collaboration à la destruction de l’économie de la période socialiste autogestionnaire.
    Il y avait certainement des réformes à opérer. Mais celles-ci ont été opérées avec brutalité, jetant à la rue des milliers de travailleurs et fermant des entreprises parfaitement viables comme le démontre la lutte des travailleurs de Dita à Tuzla, qui ont réussi à reprendre pied dans leur usine et à relancer la production.
    J’espère que cette lutte réussie serve d’exemple et encourage un processus de démocratie, y compris au niveau économique, ce qui favorise aussi le vivre ensemble. C’est là une amorce de réponse aux deux dérives qui menacent les démocraties, et pas seulement en Bosnie & Herzégovine.
    Il faut espérer aussi que de plus en plus de citoyen-ne-s en Europe prennent conscience de la menace de guerre qui plane de nouveau sur ce pays avec la menace de sécession de la « République serbe ». En effet, dans le contexte de tension est-ouest, cela pourrait dégénérer en une grave menace pour l’Europe entière.

    modération a priori

    Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

    Qui êtes-vous ?
    Votre message
    • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Actualisé le 27/03/2017 Connexion S'abonner Boutique en ligne BIH
Suivez-nous Flux RSS Abonnement newsletter Suivez nos tweets Suivez-nous sur Facebook

Agenda

Idées

L’engagement de la société civile en Bosnie-Herzégovine

Ivar Petterson Selon l’interprétation officielle imposée par les puissances occidentales et l’ONU, la guerre qui a eu lieu en Bosnie-Herzégovine entre 1992 et 1995 serait une « guerre civile interethnique ». Or cette version a été diffusée (...)