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Beyrouth-Sarajevo : Chronique de morts annoncées

mardi 16 août 2011 par BH Info   Partagez sur FacebookTwittez cette information

Centre de civilisation universelle, productrice de systèmes religieux et juridiques, centre d’un réseau dense de relations commerciales et maritimes : telle a été la Méditerranée au gré des millénaires, avec des fortunes diverses, grâce à son réseau de villes cosmopolites, ouvertes, plurielles. Mais le sort que connaissent les dernières cités cosmopolites qui se sont épanouies dans leur pluralité jusqu’à cette fin de siècle semble sonner le glas à une forme d’organisation urbaine qui avait su aménager dans la diversité une coexistence, sinon conviviale, du moins vivable. Cette forme d’urbanité se meurt
à Beyrouth comme à Sarajevo.

Déjà, dans l’antiquité, les villes phéniciennes de la côte libanaise avaient joué un rôle culturel et commercial éminent, en particulier Byblos (Jbeil) et Tyr (Sour). C’est un peu plus tard, sous la domination byzantine que Béryte (Beyrouth) deviendra célèbre par son école de droit. Détruite au VIe siècle de notre ère par un tremblement de terre, ce n’est qu’au XIXe siècle que Beyrouth, petit bourg sans importance commerciale, reprend vie, entame un développement cosmopolite typique du monde méditerranéen dans ses phases de plénitude. Non loin d’elle, Alexandrie, tombée dans l’oubli depuis des siècles, connaît la même renaissance.

En réalité, ce sont des mouvements complexes qui affectent le réseau des villes de l’Est de la Méditerranée depuis le début du XIXe siècle, faisant décliner les unes, s’épanouir les autres au gré d’une géopolitique mouvante et complexe dont les lignes de force ont de plus en plus tendance à échapper aux Méditerranéens eux-mêmes. Au XIXe siècle, c’est déjà l’irruption de l’Angleterre et celle de la Russie qui déstabilisent la géographie politique et urbaine de la Méditerranée. La France, seule puissance méditerranéenne aux côtés de l’Empire ottoman déclinant, leur tient tête ; l’Italie, ayant consolidé son unité, tente aussi de retrouver ses gloires méditerranéennes antiques. L’Autriche-Hongrie cherche désespérément à maintenir ses couloirs méditerranéens que sont la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine.

C’est cet affrontement géopolitique polarisé sur les rives balkaniques de la Méditerranée qui va entraîner les puissances européennes dans le gouffre de la Première Guerre mondiale. La morphologie du réseau urbain méditerranéen va en être déjà profondément affecté. Nous allons, en effet, assister à l’est de la Méditerranée, au début de la disparition de la ville ottomane, disparition qui ne s’achève qu’avec les dramatiques événements qui frappent successivement Beyrouth à partir de 1975 et Sarajevo à partir de 1992, deux villes qui avaient continué d’incarner « l’urbanité ottomane », en dépit de tous les changements géopolitiques qui ont affecté le réseau de villes méditerranéennes depuis la fin de la Première Guerre mondiale et l’effondrement de l’Empire ottoman.

Pour bien comprendre Beyrouth et Sarajevo, il faut avoir vécu ou lu la description d’Istanbul, de Salonique, de Smyrne ou d’Alep du temps de la splendeur de l’empire. Car la ville ottomane est une de par ses institutions, plurielle par son peuplement. Ce qui frappe d’abord c’est la coexistence et la vicinité des clochers et des minarets ; la ville ottomane est islamo-chrétienne, les musulmans y sont même parfois minoritaires sur le plan démographique. Istanbul, avant 1914, est composée de Chrétiens et de Musulmans à part égales. Mais la ville ottomane a aussi une ou plusieurs synagogues.

Démographiquement minoritaire, les Juifs n’en sont pas moins une composante essentielle du paysage urbain ottoman ; pas une ville importante qui n’ait pas une ou plusieurs synagogues. Bien plus, dans la ville ottomane, coexistent les églises de différents rites orientaux qui se sont souvent heurtées dans l’histoire : orthodoxes, catholiques, monophysites, chaldéens. Les églises de différents rites sont reconnaissables à leur architecture différente. Par ailleurs, le pluralisme de la ville ottomane n’est pas seulement religieux, il est aussi ethnique. D’abord, les importantes colonies de Levantins, français, italiens, autrichiens, espagnols qui ont fait souche dans toute la Méditerranée ottomane à la faveur des Capitulations. Alep, Tripoli, Sidon, Alexandrette, Smyrne, Beyrouth, Saint Jean d’Acre, Jérusalem, ont toutes leurs familles levantines dont certaines, en particulier au Liban, se sont totalement assimilées. L’hégémonie francoanglaise en Méditerranée de 1800 à 1956 fera fortement croître les colonies d’Européens installés sur tout le pourtour Sud et Est de la Méditerranéen. Alexandrie deviendra ainsi une ville presque entièrement européenne.

Ce n’est évidemment pas le cas de Beyrouth dont la population, à partir de 1860, se gonfle surtout de Libanais qui quittent les montagnes pour s’installer dans la ville que le mandat français érige en capitale de l’Etat du Grand Liban en 1920. Mais la grande mixité du paysage ethnique des villes ottomanes est faite également de la présence des Grecs et des Arméniens, qui peuplent le plateau anatolien et les villes d’Asie mineure, mais aussi, bien sûr les Balkans. Ce sont aussi les émigrés de différents peuples du Caucase, de la Géorgie, de la Russie, les Albanais ou les Bosniaques qui arrivent souvent jusque dans les provinces arabes de l’Empire ottoman. En dépit du début d’indépendance de la Grèce, sur un territoire réduit, en 1827, cette mixité demeure partout dans l’empire. Il faut attendre la fin du siècle, puis les conséquences de la Première Guerre mondiale pour que les mixités soient cassées, en particulier dans le plateau anatolien et dans certaines parties des Balkans. Les massacres d’Arméniens que les troupes franco-anglaises ne savent ni prévenir ni arrêter, puis le débarquement malheureux de l’armée grecque à Smyrne, vont entraîner la quasi-disparition des Arméniens et des Grecs de la plupart des villes anatoliennes et des bords de la Méditerranée entre Istanbul et Alexandrette. Ces villes cessent d’être ottomanes pour ne plus être que turques.

Dans le même temps, s’accélère l’émigration des Turcs de la région balkanique vers la Turquie. C’est ainsi que Salonique, ville méditerranéenne plurielle par excellence, devient une ville exclusivement grecque.

Tout un pan du cosmopolitisme méditerranéen s’effondre dans les fumées de poudre et de sang des guerres balkaniques du début du siècle puis de la Première Guerre mondiale. Toutefois, dans d’autres parties de la Méditerranée, ce cosmopolitisme continue de s’épanouir, voire de s’enrichir encore plus. C’est le cas de Beyrouth et de Sarajevo. Méditerranée arabe et Méditerranée adriatique vont permettre à ces deux villes de continuer de perpétuer l’urbanité du pluralisme religieux institué qui a caractérisé la ville ottomane, désormais en voie de disparition. Ces deux villes vont, en effet, survivre à toutes les secousses que connaîtront les rivages méditerranéens avec la Seconde Guerre mondiale, la décolonisation, puis la Guerre froide dont les vents vont souffler fortement en Méditerranée arabe. En effet, Alexandrie, Tunis ou Tanger, qui vont encore briller entre les deux guerres mondiales, redeviendront, avec la décolonisation, des villes locales. Les villes côtières palestiniennes connaîtront quant à elles, un changement dramatique de population avec la construction de l’Etat israélien qui effacera l’existence palestinienne, cependant que les villes syriennes se fermeront sous l’effet d’un nationalisme ombrageux et de la pesanteur de régimes militaires successifs et socialisants. Chypre, enfin, succombera en 1974, divisée par la violence du conflit entre Grecs et Turcs.

Les destins parallèles de Beyrouth et de Sarajevo

C’est la création du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes en 1918, appelé à devenir la Yougoslavie, quelques années plus tard, qui permet à Sarajevo de rester une ville ottomane au sens le plus positif du terme, dans une Bosnie-Herzégovine où coexistent en s’interpénétrant l’héritage de l’empire Austro-Hongrois et celui de l’empire ottoman sous la bannière de l’unité des Slaves du sud, catholiques, orthodoxes ou musulmans. C’est la constitution de l’Etat du Grand Liban en 1920, puis sa transformation en République libanaise, membre à part entière de la Ligue arabe, à égalité avec tous les autres Etats arabes, qui fait de Beyrouth, jusqu’en 1975, cette capitale de la culture arabe, cosmopolite, ouverte, tolérante et vibrante à toutes les causes idéologiques du XXe siècle. Ni Est ni Ouest, disait déjà le Pacte national libanais de 1943, cependant que Tito le Croate fondait le Mouvement des Non-Alignés qui tentait d’établir une balance égale entre l’Est et l’Ouest.

Longtemps, la Yougoslavie et le Liban se joueront des lignes de la Guerre froide où chacun doit rejoindre un camp pour se préserver et empêcher que les luttes intestines sourdes, avivées par les deux « Grands », ne se transforment en guerres « inciviles », comme le dira avec humour un poète libanais à propos des « événements » du Liban. La Yougoslavie y réussira, mais son unité, pourtant si ardemment souhaitée au début du siècle, ne résistera pas à la fin de la Guerre froide et à la réunification allemande qui fait resurgir le spectre de l’empire Austro-Hongrois et attire comme un aimant les Slovènes et les Croates qui quittent la Fédération yougoslave, entraînant dans leur sillage la malheureuse Bosnie-Herzégovine qui s’effondre dans le sang et les larmes. Le Liban, qui avait trouvé sa raison d’être existentielle dans le dialogue islamo-chrétien et dans son rôle de pont culturel entre l’Orient et l’Occident, verra à Beyrouth, le long de la célèbre rue de Damas, se fixer les lignes de sang de toutes les guerres : celle de la Guerre froide, celle du conflit israélo-arabe, celle des régimes arabes entre eux, celle des Arabes et des Perses, celle enfin de l’affrontement hideux d’un monde occidental qui a troqué son héritage gréco-romain contre une identité judéo-chrétienne et d’un monde « islamique » livré aux mouvements de Djihad, de Takfir et à la « libération des opprimés ».

Mais derrière ces fanions hypocrites qui ont justifié le piétinement des codes complexes de l’urbanité plurielle à la mode ottomane, Beyrouth et Sarajevo ont aussi fini par succomber parce que les bases économiques et sociales de leur urbanité s’étaient progressivement effritées, au fil des années. Ailleurs en Méditerranée, ces changements de morphologie profonde ont été souvent brutaux, résultats de guerres dont les enjeux géopolitiques internationaux dépassaient largement la chronique parfois millénaire des petits conflits traditionnels entre quartiers, communautés, professions, clergés. Ces changements, tels des éruptions volcaniques, avaient transformé les paysages urbains en quelques semaines, voire en quelques jours ou quelques heures, les faisant entrer dans le cadre de la modernité étatique et économique du XXe siècle.

A Sarajevo et à Beyrouth, on continuait à vivre paresseusement à l’heure d’Istanbul, de Soliman le Magnifique, de l’impératrice Marie Thérèse ou de l’empereur François Joseph. A l’ombre des mosquées, des églises et des synagogues tranquilles, dans les cafés obscurs et les odeurs de narguilés, on commentait en toute amitié les événements grotesques qui, ailleurs, déchiraient le monde, même si chacun avait le coeur qui battait un peu plus vite pour tel ou tel de ces géants qui étaient en train de recomposer la géographie de la Méditerranée. Car le monde extérieur n’était qu’un écran de cinéma, un théâtre d’ombres. Ici, seuls la famille, le quartier, la profession, la communauté, l’amitié millénaire entre les différences, étaient la réalité vécue quotidienne. C’est pourquoi, ces deux villes, lorsque le malheur s’emparera d’elles, surprendront tous les observateurs par la résistance presque suicidaire de leur population et par sa volonté à continuer à vivre comme si rien ne se passait, comme si les obus et les francs-tireurs n’étaient qu’une calamité qu’il fallait supporter stoïquement, jusqu’à ce que ce mal étrange, extérieur à la vieille cité, parte comme il était venu. A Beyrouth, comme à Sarajevo, cette inconscience a été en réalité une forme pacifique et subtile de résistance non violente et héroïque à un conflit dont les enjeux ne sont pas dans la cité mais hors d’elle.

Trop souvent cependant sur les écrans de télévision, pour Beyrouth comme pour Sarajevo, on montrera la haine, on fera la part trop belle aux chefs de guerre, on désignera avec beaucoup de légèreté la méchanceté « génétique » des uns, « l’angélisme » inné des autres. Mais on montrera aussi, parfois, la persistance et l’entêtement de l’amitié, le refus de la séparation et de la haine. On parlera moins souvent de tous ceux qui, à la faveur de la déstabilisation générale, sur le cadavre de la ville qu’ils assassinaient et dépecaient, voulaient se hisser à un pouvoir plus large que celui de leur quartier ou de leur communauté, ou bien se faire une fortune matérielle dont ils n’auraient jamais pu rêver si l’urbanité traditionnelle avait continué de régner. C’est d’ailleurs aujourd’hui seulement que dans Beyrouth pacifiée nous découvrons l’ampleur des ambitions et des impatiences socio-économiques auxquelles la guerre « incivile » a ouvert la porte.

Dès le début des violences, en 1975, on pouvait entrevoir cette « chronique d’une mort annoncée » : découpage des quartiers principaux aux fusils des francs-tireurs, puis mise en place de la ligne de démarcation entre une Beyrouth devenue musulmane et une autre chrétienne ; pillage des souks et du port qui font du centre historique et commercial un no man’s land pilonnable à souhait. Les quelques périodes de répit, durant les années de folie et de violence, furent mis à profit par les bulldozers de la spéculation foncière pour rendre irréparables les outrages des miliciens ou les dommages de l’invasion israélienne de 1982, sous prétexte de nettoyage et de remise en état à titre « charitable ».

Mort annoncée pour un rêve d’Arizona

En effet, en dépit de toutes les défigurations que Beyrouth avait subies depuis la fin du Mandat français par un urbanisme sauvage, le centre de la ville conservait encore, au début des années soixante-dix, un air de terroir, le parfum de paradis de tous ces lieux préservés d’une modernité exclusivement argentifère. C’étaient d’abord les odeurs d’épices qui flottaient un peu partout autour des souks ; elles s’enrichissaient des effluves variées s’échappant des grands cafés typiques du vieux Beyrouth, mélange savoureux de style à la viennoise et à l’arabe. Odeur des tasses de café brûlantes et parfum de cardamome qui parfois les accompagnent, odeur des limonades et des jellab, celle enfin du caake tout chaud et autres pâtisseries qui se dégustent avec le café et la limonade. Une courte promenade à Bab Edriss et Souk Nourieh faisait successivement goûter, sur de tous petits parcours, les odeurs de poissons, celle des fleurs, celles des fruits et légumes, en étalages somptueux et permanents.

C’étaient ensuite les bruits : fracas des pions du trictrac et des turqueries vocales des joueurs qui accompagnent chaque coup important ; invitations lancinantes des chauffeurs de taxis collectifs à partir vers Tripoli, Saïda, Aley ou Sofar, telles les incantations religieuses syriaques de la messe maronite ou les vocalises coraniques des muezzins. C’étaient aussi les coups de sifflet hystériques des agents de la circulation tentant vainement d’instaurer leur autorité sur un monde automobile de plus en plus envahissant et sonore. Le promeneur intoxiqué par les bruits et les odeurs de la ville, pouvait agréablement faire un entracte sur le bord de mer où le repos l’attendait chez Ajami ou chez Hajj Daoud.

C’était enfin le plaisir des yeux devant les façades d’immeubles. Deux cents ans d’architecture méditerranéenne, Florence, Venise, Gêne, Marseille, Salonique, Istanbul, étaient rassemblés sur quelques rues portant le nom des héros militaires français de la Première Guerre mondiale. En dépit de ce relent colonial, mosquées et églises s’entrelaçaient ici, sur deux kilomètres carrés, dans l’intimité d’un mariage pluri-séculaire.

Le jour, la chaleur, le soleil, la mer omniprésente, achevaient de donner à ce lieu une magie qui avait disparu ailleurs en Méditerranée, mais semblait s’être fixée, pour l’éternite, sur ce petit bout de côte. La nuit, c’est un autre envoûtement qui s’emparait de la ville. A partir du coucher du soleil, les bruits cédaient progressivement la place à la musique. Les voix féminines de l’Orient glissaient dans les rues à travers les radios, au fur et à mesure que les cafés et les lieux de plaisirs nocturnes se remplissaient et commençaient à briller de toutes leurs lumières. Tout au long de la nuit et jusqu’à l’aube, le flâneur pouvait entendre l’écho des voix et des musiques. A tout instant, sur la place des Canons, il pouvait se faire servir, dans un grand bock, un jus d’orange ou de carotte frais.

Dans un cycle continu, le soleil levant apportait avec lui les bruits des voitures et les parfums quotidiens, en attendant que la nuit apaisante redescende à nouveau et qu’une autre poétique permette à la ville de régénérer pour une nouvelle journée.

Ainsi allait Beyrouth, indifférente aux excroissances de nature cancéreuse qui, partout autour d’elle, rongeaient ce paradis aujourd’hui perdu. Banlieues de la misère ou immeubles de luxe aux étages de plus en plus élevés pour nouveaux riches — issus de l’agiotage, de l’espionnage, des trafics les plus divers, drogue et pétrole en tête, que le Moyen-Orient engendre depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale — encerclaient, en effet, ce bout de paradis. La partie historique de Beyrouth était assiégée de tous les côtés par ce mélange détonnant de luxe et de misère, qui ne parvient pas pour autant à l’investir. Le cocon demeurait, indifférent à la fureur qui souffle tout autour de lui. C’était un véritable musée de l’histoire libanaise et orientale : tarbouches des effendis, noeuds papillon et cravates y côtoyaient naturellement les pantalons bouffants des montagnards, les robes longues des paysannes et leurs bracelets de pieds, les croix et les bagues des évèques, les cheveux longs des curés orthodoxes, les turbans savamment tournés des cheikhs, les moustaches longues et recourbées des beys, celles coupées courtes et rectangulaires des révolutionnaires.

L’européen, le levantin, l’arabe, le turc, l’arménien, le kurde, le persan : tout l’Orient était là, et l’idée de différencier ces hommes par le niveau de fortune, la race, la confession religieuse ou l’idéologie politique n’effleurait personne en ce lieu. L’humanité tout entière tenait, sur ces deux kilomètres carrés ; elle y était chez elle, tranquille, heureuse, détendue, enrobée du sentiment d’éternité immobile qui lui sert de cuirasse.

Pourtant, lorsque les hostilités éclatèrent à Beyrouth, en ce printemps de 1975, tout était déjà prêt pour l’assassinat de la mémoire de l’humanité. Politiciens véreux, chefs de guerre, amateurs de violence, de drogue et de pornographie, journalistes en mal de sensationnel : comme des vautours, ils foncèrent sur le paradis, noiyèrent ses parfums dans l’odeur nauséabonde du sang, de la poudre et du gravat des immeubles éventrés. Déjà, au printemps 1976, le travail était presque achevé. Dans les coulisses, les amateurs de spéculation foncière se frottaient les mains : on allait enfin pouvoir reconstruire, briser les vieilles servitudes foncières qui avaient permis de conserver ce musée de l’histoire, élever de nouvelles idoles à la gloire du modernisme. Le « gratte-ciel » américain va enfin pouvoir ici élire domicile. Déjà à l’entrée de la ville historique une tour de béton gris, inachevée, narguait de sa hauteur imprenable, le vieux Beyrouth qui se consumait.

Mais il faudra attendre encore quinze ans, pour que ces rêves d’air conditionné puissent enfin sembler concrétisables aux nouveaux guerriers de la finance du Moyen-Orient. Une loi, des bulldozers et de la dynamite veulent effacer toute trace de l’ancienne mémoire, de cet enchevêtrement de noms, de religions, de humbles commerces de bazar sur lequel le Liban était bâti. Les actions de société foncière cotées en bourse viennent se substituer au « tabo », vieux titres de proprité hérité de l’Empire ottoman, avec toutes les inscriptions complexes qui s’y sont superposées au fil des ans. Les riches vont être enfin séparés des pauvres, l’Est de l’Ouest de Beyrouth par des Champs-Elysées monumentaux. On ne verra plus la mer qu’en grattant le ciel, au prix du mètre carré de ciel en cours sur le marché, seulement accessible par la fortune de l’homme. Les étoiles comme le scintillement du soleil ou de la lune sur la mer ne seront plus visibleq pour le commun des piétons qu’entre deux forteresses de béton.

Le rêve de l’humanité va ainsi s’achever à Beyrouth. Arizona mon amour, tu es enfin là, sans tes indiens puants et crasseux, tes buffles antédiluviens, tes cactus et ta poussière. Archéologues des prochains millénaires, si un jour vous piochez dans les couches superposées de cette ville, à la recherche du paradis perdu, sachez que vous ne le trouverez pas. On a voulu ici effacer la mémoire et, avec elle, le moindre bout de ruines, qui pourrait rappeler que l’humanité a vécu, ici, une de ses grandes pages de symbiose et de syncrétisme, aujourd’hui bannis.

Pitié pour Sarajevo pacifiée

Les vieux beyrouthins d’une ville pacifiée depuis plus de trois ans continuent aujourd’hui à souffrir et à être dépossédés. On organise pour eux une autre ville : la ville moderne, la ville gratte-ciel, la ville de tous ceux qui ont habilement ou malhonnêtement réussi à traverser la tempête et à en profiter. Les mosquées et les églises ne s’y embrasseront plusdans cette étreinte séculaire. Le libéralisme économique et l’économie de marché feront désormais la loi de « l’attaché case », celles de ces valises pleines de billets vert dont la quantité déterminera désormais le degré d’amitié et les règles très strictes de la différence. Une urbanité est morte, il n’est pas dit qu’une autre la remplacera. A tous ceux qui, demain, vont se précipiter pour reconstruire Sarajevo, on ne peut que conseiller un passage chez les vieux Beyrouthins qui leurs diront ce qu’il pensent des nouveaux « constructeurs ». Hélas, il n’y a même plus à Beyrouth de vieux café ombragé au pied d’une mosquée ou d’une église, au détour d’une ruelle, pour pouvoir parler en toute sérénité. A ces villes qui s’obstinaient à vivre au rythme du temps perdu, le nouveau siècle qui se dessine dans le futurisme de son architecture reconstructrice et de son nouvel ordre international, ne paraît pas plus clément que ce siècle finissant ne l’a été pour les vieux Alexandrins, les vieux Smyrniotes, les vieux habitants de Haiffa ou de Saint Jean d’Acre. C’est en Méditerranée, à travers Beyrouth et Sarajevo, la fin des terroirs urbains, la fin de Byzance et de l’Empire ottoman, de la Phénicie, des Arabes et de l’économie dite de « bazar ». Place, Messieurs, à la modernité triomphante, à l’économie de marché et à l’Etat dit « national », même si cette nation n’est qu’une communauté religieuse, une spécificité linguistique marginale, ou plus crûment et honnêtement un appétit de puissance de tous ceux qui ne veulent plus des vieux codes complexes de politesse qui appartiennent à une urbanité désormais « archaïque ». Si nous avons encore un doute, interrogeons les vieux habitants d’Hébron ou de Jérusalem-Est qui ont encore la mémoire des villes palestiniennes du tout début du siècle.


Source : Confluences Méditerranée
Printemps 1994

Georges Corm est économiste et écrivain. Il est notamment l’auteur de L’Europe et l’Orient. De la Balkanisation à la libanisation ; histoire d’une modernité inaccomplie, La Découverte, Paris, 1989.

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