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A Mostar, un pont entre les intellectuels et les associations

lundi 29 août 2011 par BH Info - 1

Guillaume Tesson (texte et photos)

Mostar. Son pont détruit en 1993, reconstruit en 2004. Son centre-ville aujourd’hui encore physiquement coupé en deux par le “bulevar”, l’ancienne ligne de front comptant nombre d’édifices en ruines, et de part et d’autre duquel les habitants restent regroupés par origine ethnique : Bosniaques à l’est, Croates à l’ouest. GALERIE PHOTOS.

Le conseil municipal actuel est gouverné par une majorité ultra-nationaliste croate. Le lycée dispense deux programmes scolaires pour deux catégories d’élèves - Bosniaques et Croates - qui ne se fréquentent pas. Et deux services postaux distincts coexistent. En bref, vingt ans après les premiers soubresauts de la guerre, la capitale de l’Herzégovine symbolise plus que jamais l’entêtement nationaliste et, d’une certaine manière, l’échec de Dayton.

C’est sans doute ce qui a poussé l’association Forum Bosna, ONG dont le siège est installé à Sarajevo, à y tenir sa sixième Conférence pour l’unité et la pluralité en Europe, du 31 juillet au 2 août derniers, dans les salons de l’hôtel Bristol, à quelques centaines de mètres du Stari Most, le vieux pont.

Objectif : prévenir les cloisonnements identitaires et religieux dans la région en réunissant une fois par an des universitaires, théologiens et balkanologues du monde entier (1). Pour reprendre l’expression de Rusmir Mahmutcehajic, président de Forum Bosna : “Nous essayons de construire des ponts entre les êtres”. Intellectuel soufi, Mahmutcehajic défend depuis les années 1980 l’idée d’une Bosnie pluri-ethnique et multi-confessionnelle (2). Ancien vice-président du gouvernement bosniaque, il a tourné le dos à l’ancien président Alija Izetbegovic lorsque ce dernier a accepté de négocier la partition ethnique de la Bosnie, en 1993.

Autour de lui, à Mostar, se succèdent au micro des profils aussi divers que le journaliste américain James Carroll pour un exposé sur la violence religieuse chez les catholiques ; l’universitaire stambouliote Emre Oktem pour une lecture sur les minorités religieuses en Turquie ; Ivo Banac (spécialiste des Balkans, professeur à Dubrovnik et Yale) sur les origines de la revendication du Kosovo chez les Serbes ou encore Desmond Maurer, de l’université de Sarajevo, pour une intervention sur la notion “d’ennemi imaginaire” en Europe. Les allocutions se déroulent à un rythme soutenu - une vingtaine d’exposés quotidiens.

Absence des jeunes

En journée, ce tunnel de lectures rassemble, tribune et salle réunies, jusqu’à trente participants préalablement inscrits. Le soir, les portes sont ouvertes au public pour une discussion prolongée d’un débat. C’est à ce moment que l’observateur extérieur guette - il finissait même par se demander si cela aurait lieu - l’échange avec les Bosniens, avec la société civile. Mais seule une quinzaine d’anonymes rejoint la salle. Ce lundi 1er août, le thème était des plus prometteurs - “Les nationalismes dans les Balkans” - et convoquait des participants de renom comme le spécialiste de la question Ivo Banac ou Sonja Biserko du Comité Helsinki.

Les interventions, de qualité, dressaient un tableau pessimiste de la région, et tentaient de dégager des pistes pour sortir de la crise institutionnelle en Bosnie. Où étaient les jeunes ? Aucun auditeur de moins de quarante ans ne s’était invité au débat.

Dans l’assistance, devant des participants gagnés par le sommeil, un instituteur de Mostar se lève, et résume la situation. Entre amertume et réalisme. “Je suis triste de voir que dans ce pays, un match de foot rassemble sans peine 30 000 spectateurs, et qu’une soirée-débat comme celle-ci attire au mieux trente personnes, d’ailleurs toujours les mêmes... Mais je salue le travail des associations, qui se battent depuis 20 ans pour que les mentalités changent. Le monde doit savoir que la Bosnie se bat pour sa reconstruction. Je suis venu ce soir parce que j’y crois. J’en sais quelque chose : ma soeur a épousé un croate au pire moment de la guerre, en 1993. Il n’y a pas de plus beau symbole”. On lui reprend son micro. Il se rassied. L’homme a parlé comme l’ont fait avant lui les rares habitants de Mostar arrivés jusqu’ici : de manière un peu décousue mais avec une sincérité vibrante. Or, autour de lui, les conférenciers “officiels” semblent gagnés par l’ennui. A cet instant précis, le décalage entre ces derniers et “le peuple de la rue” saute aux yeux.

Mostar, l’enfant avorté des nationalismes

Le lendemain midi, l’une des participantes, Miriam Feldmann Kaye, avoue justement que ce huis-clos entre universitaires lui ouvre des perspectives mais ne la satisfait pas entièrement. Venue de Jérusalem, la jeune femme est l’une des responsables de l’association Three Faith Forum (3). Au quotidien, elle anime des ateliers au sein d’hôpitaux mixtes où le personnel médical, qu’il soit Musulman, Juif ou Chrétien apprend la culture de l’autre pour mieux le comprendre. Elle aimerait profiter de son bref séjour à Mostar pour s’informer sur les initiatives similaires. Elle quitte alors la moquette épaisse et les salons climatisés du Bristol pour la rue Alekse Santica, adjacente, où sont situés les locaux d’OKC Abrasevic.

Dotée de sa propre radio, d’un site Internet, d’une vaste cour et d’une salle de concert, cette association conçue par des jeunes pour les jeunes reconnaît s’inspirer des milieux culturels alternatifs français. Elle s’oppose à coups de concerts de rock à une municipalité oeuvrant pour la partition des esprits. Quelle que soit son origine, tout le monde est ici le bienvenu.

“Les nationalistes de tous poils nous détestent, admet dans un sourire Kristina Coric, présidente de l’association. Pour eux, la mixité et le mélange sont forcément suspects”. Pour les trois permanents et la quinzaine de bénévoles d’Abrasevic, ce militantisme culturel est une question de survie. “Il n’y a aucun cinéma à Mostar. La municipalité ne fait rien. Alors nous avons créé nous-mêmes un cinéma de plein-air familial, dans la cour”.

Miriam, venue chercher des parallèles avec son action en Israël, rencontre un accueil bienveillant, mais un peu las. Elle sirote son eau pétillante sans oser interrompre Robert Jandric, l’un des permanents. Si la foi militante de ce trentenaire est intacte, ses nerfs sont à vif.

“Mostar est l’enfant avorté des nationalismes. Regardez autour de vous : nous sommes sur l’ancienne ligne de front. Pourtant, avant la guerre, des gens se sont rencontrés et aimés ici même. On poursuit cet idéal. Avec vingt fois moins de budget qu’un théâtre national, on se démène pour en offrir deux fois plus. L’un des meilleurs projectionnistes du pays, qui bosse pour le Festival du film de Sarajevo, est dans notre équipe. Quand tu es jeune et que tu débarque à Mostar, tu sais que tu as deux choses à faire : aller voir le vieux pont et venir boire une bière ici. Et ici, contrairement à ce que la municipalité veut nous imposer, personne ne se définit comme musulman ou catholique. Le problème, c’est qu’aujourd’hui à Mostar, tu ne trouves pas du travail parce que tu es bon. Tu en trouves parce que tu es Croate ou Bosniaque. La Yougoslavie, c’était l’Europe avant l’Europe et ça marchait”.

Décalage entre les intellectuels et les millitants associatifs

Miriam tente d’expliquer son travail à Jérusalem. Elle dit qu’elle s’est échappée quelques instants de la conférence qui se tient au Bristol. Robert esquisse un geste las de la main. “Désolé mais c’est du vent, ces conférences. J’en ai vu des dizaines. Avec leur budget, on pourrait faire tellement de choses... Ils vous font venir pour donner du crédit à leurs initiatives, mais le jour où ils ne vous paieront plus l’avion, vous oublierez vite la Bosnie”.

Miriam prend congé, après échange d’adresses e-mail et promesses de se revoir. Quelques heures plus tard, lors de son allocution de clôture, on trouvera un écho au franc-parler de Robert dans les propos de Rusmir Mahmutcehajic, évoquant le danger omniprésent des “murs culturels, économiques et religieux entre les gens”.

Et l’on se dit que la conférence de l’année prochaine gagnerait à abattre quelques cloisons culturelles entre militants associatifs et intellectuels, deux remparts autoproclamés contre l’immobilisme et le conservatisme politique. Puisque tous, en plus de parler la même langue, semblent regarder dans la même direction.

Guillaume Tesson

(1) Depuis 2006, Forum Bosna organise chaque été à Stolac, au sud de Mostar, un camp d’été international, au cours duquel des jeunes de Bosnie et du monde entier participent à des sorties culturelles et à des chantiers de reconstruction (comme la mosquée de Stolac, rasée durant la guerre). Le but revendiqué est de “lutter contre toutes les discriminations et les apartheids”.

(2) Une vision défendue dans l’ouvrage “Le Meurtre de la Bosnie”, éd. Non Lieu, 18 €.

(3) www.threefaithsforum.org.uk/

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Rusmir Mahmutcehajic

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