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Djile, maître de la route de Pobudje

vendredi 20 novembre 2009 par BH Info - 0

Survivant du génocide à Srebrenica, Muhizin Omerovic décide de rentrer dans son village en 2005. Mais pour y pouvoir vivre, il manque l’essentiel. Une route ! Il crée l’association Bogomile et décide de se battre seul pour l’avenir de Konjevic Polje. L’initiative citoyenne a payé : une belle route de 6 km serpente aujourd’hui la vallée de Pobudje

"Nous, qui avons touché le fond et survécu savons que nous pouvons vaincre tous les obstacles, un à un". Toute la philosophie de vie de Muhizin Omerovic est résumée dans cette phrase !

Surnommé Djile, ce trentenaire est originaire de Konjevic Polje, un village appartenant à la commune de Bratunac, près de Srebrenica. Comme beaucoup d’hommes bosniaques qui ont eu le malheur de se trouver à Srebrenica en juillet 1995, Djile a vécu des choses inimaginables : guerre, génocide, exile. Pourtant, même s’il fait partie des rares qui y ont survécu, Djile préfère se raconter dans une autre histoire, bien plus belle et positive que celle sur l’enclave de l’ONU tristement célèbre.

Dix ans après les évènements de Srebrenica, Djile qui avait entre-temps refait sa vie en Suisse romande, décide sur un coup de tête de rentrer au pays, dans sa vallée de Pobudje natale. Prêt à tout recommencer, prêt à tout affronter… même ceux qui l’ont fait fuir en 1995. C’est en effet un passage obligé, Konjevic Polje faisant désormais administrativement partie de la Republika Srpska, entité serbe de la Bosnie-Herzégovine.

"Dans la vallée entière, avant l’arrivée des forces serbes, vivaient 15.000 habitants. Quand j’y suis retourné, il ne restait plus rien. Dans mon village, sur 2.700 habitants, beaucoup ont péri et seuls 700 sont revenus », explique Djile. Grâce à l’aide internationale et le soutien de l’association française Enfants Europe Bosnie, on reconstruit tant bien que mal le village et on ouvre même l’école en 2005. Les activités agricoles ont également repris, les cultures de maïs, patates, tabac, légumes se multiplient… Mais pour assurer leur auto-subsistance, les villageois manquent de l’essentiel, une route les reliant à Bratunac, la première commune importante de la vallée.

"La région est restée rurale et le chemin de Pobudje, qui relie 21 petits hameaux, n’a jamais été goudronné. Les convois de ravitaillement sont souvent restés bloqués, le chemin était vraiment mauvais", souligne-t-il. Conséquence d’une guerre sans merci, les nationalismes perdurent entre différentes communautés. Inutile donc d’espérer une assistance de la Mairie de Bratunac dont les autorités serbes pratiquent la ségrégation à tous les niveaux et « font tout pour dissuader le retour des Bosniaques ». Inutile aussi de compter sur l’Etat, Konjevic Polje est loin d’être la préoccupation principale du pouvoir central à Sarajevo.

Heureusement, Muhizin Omerovic n’est pas du genre à baisser les bras. Soutenu par les autres villageois, il crée l’association Bogomile avec l’objectif de construire la route de Pobudje. "En fuyant Konjevic Polje pour me réfugier à Srebrenica en 1992, j’ai passé un mois dans le bois, sans nourriture. J’ai observé de ma cachette les Scorpions tuer la population civile. Après deux tentatives échouées de passer sur le territoire libre, j’ai enfin réussi un jour. Dès que je manque de motivation, je repense à ce moment et à la première bouchée du pain que j’ai mis dans ma bouche depuis un mois. Quand vous avez vécu cela, vous n’avez plus peur de rien", commente Djile.

Armé d’une volonté inébranable, Djile réussit rapidement à convaincre les premiers donateurs de lui faire confiance, chose pas facile dans un pays où la corruption est généralisée. Dès la première année, 90.000 € de fonds sont récoltés, essentiellement grâce aux dons de la diaspora bosnienne en Suisse et des citoyens de la région. "Je pense que les gens ont donné car il y avait un projet. J’ai été surpris moi-même car l’initiative citoyenne en BH est quasi inexistante. Lorsque nous nous sommes présentés de nouveau pour demander l’assistance du maire et de l’Etat, ils ont été démunis face à cette générosité des citoyens et se sont sentis obligés d’appuyer notre projet", explique Djile.

D’autres financements ont ensuite suivi. L’Etat a versé 50.000 €, l’UNDP 120.000 € et même la commune de Bratunac a finalement accepté de donner 23.000 €. Une entreprise bosno-serbe a été choisie pour réaliser le chemin. Malgré les contacts encore restreints entre les deux communautés, tout s’est déroulé sans incident ni moindre problème durant les 5 mois de travaux.

Depuis septembre 2008, une belle route de 6 km serpente la vallée de Pobudje, reliant Konjevic Polje bosniaque et Bratunac serbe. Pour les petits paysans bosniaques, la route permet la commercialisation des produits de la vallée et assure leur auto-subsistance. Mais la route est aussi bien plus : "Elle facilite la communication et contribue au rapprochement des citoyens des deux communautés. C’est la preuve que la prise en charge par les habitants eux-mêmes peut parfois soulever des montagnes", conclut Djile.

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